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vendredi 21 octobre 2011

Le théâtre de la terreur

LE MONDE| 09.09.11 |


Huit octobre 2001. "Début des bombardements", claironne la manchette du Guardian, d'ordinaire plutôt sobre. "La bataille est engagée", titre en écho le non moins modéré Herald Tribune, reprenant les propos de George W. Bush. Mais engagée contre qui ? Et comment se terminera-t-elle ?

Par exemple avec Oussama Ben Laden dans les fers, l'air plus serein et christique que jamais, comparaissant devant un tribunal composé des vainqueurs, défendu par Johnny Cochrane comme O. J. Simpson avant lui (car il est certain que les frais d'avocat ne lui poseront pas problème) ?

Ou alors avec un Ben Laden réduit en charpie par une de ces bombes intelligentes dont nous parlent constamment les journaux, celles qui tuent les terroristes dans leurs repaires mais épargnent la vaisselle ?

Ou bien existe-t-il une issue à laquelle je n'ai pas pensé, qui nous éviterait de transformer notre ennemi public n°1 en martyr n°1 aux yeux de ceux qui voient déjà en lui un demi-dieu ? Nous devons pourtant le punir. Nous devons le traduire en justice. Comme tout être sensé, je ne vois pas d'autre solution. Envoyons nourriture et médicaments, fournissons de l'aide humanitaire, rassemblons les réfugiés affamés, les orphelins mutilés et les morceaux de corps humains - pardon, les "dommages collatéraux" -, mais nous n'avons pas le choix : Ben Laden et ses sbires doivent être débusqués.

Hélas ! ce que l'Amérique recherche à l'heure actuelle, avant même la vengeance, c'est : plus d'amis et moins d'ennemis.
Or ce que l'Amérique se prépare, comme nous autres Britanniques, c'est : encore plus d'ennemis, parce que, malgré tous les pots-de-vin, les menaces et les promesses qui ont assemblé de bric et de broc cette vacillante coalition, nous ne pouvons pas empêcher un terroriste kamikaze de naître chaque fois qu'un missile mal guidé rase un village innocent, et personne ne peut nous dire comment sortir du cercle vicieux désespoir-haine-vengeance.
Ce qui peut nous apporter une lueur d'espoir, c'est que les clichés et les images télévisuelles stylisés de Ben Laden révèlent un homme au narcissisme exacerbé. Qu'il pose avec sa kalachnikov, assiste à un mariage ou lise un texte sacré, le moindre de ses gestes complaisants trahit une conscience aiguë de la caméra propre aux acteurs. Sa grande taille, sa beauté, sa grâce, son intelligence et son magnétisme sont des qualités formidables tant qu'on n'est pas le fugitif le plus recherché de la planète, auquel cas ce sont des handicaps difficiles à cacher.

Mais à mes yeux blasés, ce qui le domine, c'est sa vanité masculine presque irrépressible, son goût de la représentation, sa passion inavouée pour les feux de la rampe. Peut-être ce trait de caractère signera-t-il sa perte, l'attirant vers un dernier acte théâtral d'autodestruction, produit, réalisé, écrit et joué jusque dans la mort par Oussama Ben Laden soi-même.

Certes, selon les règles établies de la lutte terroriste, cette guerre est perdue depuis longtemps - par nous. Quelle victoire pourra jamais compenser les défaites déjà subies, sans parler de celles à venir ? "La terreur, c'est du théâtre", m'a affirmé posément un activiste palestinien en 1982 à Beyrouth. Il commentait le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, mais il aurait aussi bien pu être en train de parler du World Trade Center et du Pentagone. Bakounine, le chantre de l'anarchisme, aimait évoquer la "propagande de l'acte". On ne saurait imaginer actes de propagande plus spectaculaires et marquants.

Aujourd'hui, Bakounine est mort et enterré et, au fin fond de sa grotte, Ben Laden doit se frotter les mains en nous regardant nous engager dans ce processus qui réjouit au plus haut point les terroristes de son espèce : nous nous empressons de renforcer nos effectifs de police et de renseignement et de leur donner des pouvoirs accrus, nous mettons entre parenthèses les droits civiques élémentaires et restreignons la liberté de la presse, nous imposons de nouveaux tabous journalistiques et une censure occulte, nous nous espionnons nous-mêmes et, dans les pires extrêmes, nous profanons les mosquées et harcelons de pauvres concitoyens parce que leur couleur de peau nous effraie.

Toutes ces peurs que nous partageons (vais-je oser prendre l'avion ? Ne devrais-je pas dénoncer à la police le couple étrange qui habite au-dessus ? Ne vaudrait-il pas mieux éviter de passer en voiture devant les ministères de Whitehall ce matin ? Mon enfant est-il rentré de l'école sain et sauf ? Ai-je perdu d'un coup mes économies de toute une vie ?) sont précisément les peurs que nos agresseurs souhaitent nous voir nourrir.

Jusqu'au 11 septembre, les Etats-Unis étaient trop heureux de fustiger Vladimir Poutine et sa boucherie tchétchène. Il s'entendait dire que la violation par les Russes des droits de l'homme dans le Nord-Caucase - et nous parlons là de torture généralisée et meurtres à l'échelle d'un génocide, personne ne le conteste - faisait obstacle à la normalisation des relations de son pays avec l'OTAN et les Etats-Unis. Certaines voix, dont la mienne, allaient jusqu'à suggérer que Poutine rejoigne Milosevic à La Haye - les deux faisaient la paire. Eh bien, c'est terminé, tout ça ! La construction de la grande coalition nouvelle donnera à Poutine une odeur de sainteté, comparé à certains de ses petits camarades.

Qui se rappelle aujourd'hui le tollé contre ce qui était perçu comme un colonialisme économique des pays du G8 ? Ou contre l'exploitation du tiers-monde par des multinationales incontrôlables ? Prague, Seattle et Gênes nous ont offert des images dérangeantes de crânes fracassés, de verre brisé, de violence collective et de brutalités policières, qui ont beaucoup choqué M. Blair. Pourtant, c'était là un débat légitime, jusqu'à ce qu'il soit noyé dans une vague de patriotisme habilement récupéré par l'Amérique des grandes entreprises.

Mentionnez Kyoto, ces temps-ci, et vous risquez de vous faire taxer d'antiaméricanisme. Comme si nous étions entrés dans un monde orwellien où notre loyauté en tant que camarades de lutte se mesure à l'aune de notre propension à évoquer le passé pour expliquer le présent. Suggérer que les récentes atrocités s'inscrivent dans un contexte historique revient implicitement à les excuser. Si on est dans notre camp, on ne fait pas ça. Si on le fait, c'est qu'on est dans le camp adverse.

Voici dix ans, j'assommais tout le monde avec mon idéalisme en racontant à qui voulait bien m'entendre que nous étions en train de rater une occasion unique de transformer le monde, maintenant que la guerre froide était derrière nous. Où était le nouveau plan Marshall ?, plaidais-je. Pourquoi les jeunes hommes et femmes de l'American Peace Corps ou du Voluntary Service Overseas et leurs homologues européens n'affluaient-ils pas par milliers dans l'ex-Union soviétique ? Où se trouvait l'homme d'Etat de stature internationale, l'homme providentiel doué de l'inspiration visionnaire susceptible de nous désigner les véritables ennemis de l'humanité, aussi peu ragoûtants soient-ils : pauvreté, famine, esclavage, tyrannie, drogue, conflits ethniques, racisme, intolérance religieuse, cupidité ?
Et voilà que, du jour au lendemain, grâce à Ben Laden et ses lieutenants, tous nos dirigeants sont devenus des hommes d'Etat de stature internationale, faisant de beaux discours d'inspiration visionnaire dans de lointains aéroports qui leur servent de tremplins électoraux.

Le terme malheureux de "croisade" a été prononcé, et pas seulement par le signor Berlusconi. A l'évidence, parler de croisade relève d'une savoureuse méconnaissance de l'histoire. Berlusconi se proposait-il vraiment de libérer les lieux saints de la chrétienté et de pourfendre les infidèles ? Et Bush avec lui ? Et serait-il déplacé de ma part de rappeler que nous les avons perdues, les croisades ? Mais tout est pour le mieux : la petite phrase du signor Berlusconi a été déformée, et la référence présidentielle devient caduque.

Pendant ce temps-là, M. Blair joue à plein son nouveau rôle de vaillant porte-parole de l'Amérique. Blair s'exprime d'autant mieux que Bush s'exprime mal. Vu de l'étranger, dans ce duo, c'est Blair qui fait figure de dirigeant expérimenté et inspiré jouissant chez lui d'une assise populaire inébranlable, alors que Bush - qui ose encore le dire, aujourd'hui ? - s'est fait élire dans des conditions plus que douteuses. Mais de quoi est-il représentatif au juste, ce Blair, dirigeant expérimenté ? L'un et l'autre sont actuellement au plus haut dans les sondages mais, s'ils ont bien appris leurs leçons d'histoire, tous deux sont forcément conscients qu'une cote de popularité élevée au premier jour d'une opération militaire risquée à l'étranger ne garantit en rien une victoire aux élections.

A combien de cadavres de GIs résistera le soutien populaire de M. Bush ? Certes, après l'horreur des attentats sur le sol américain, le peuple crie vengeance, mais il atteindra vite son seuil de tolérance à la vue du sang versé par d'autres compatriotes.

A en croire l'Occident tout entier (hormis quelques voix discordantes en Grande-Bretagne), M. Blair est l'éloquent chevalier blanc de l'Amérique, le loyal et intrépide protecteur de cet enfant si fragile né dans les flots de l'Atlantique : la "relation privilégiée". Savoir si cela lui attirera les faveurs de l'électorat est une autre affaire, parce qu'il a été élu pour sauver le pays du déclin et non d'Oussama Ben Laden.
L'Angleterre qu'il mène au combat est un monument érigé à soixante ans d'incurie administrative. Nos systèmes de santé, d'éducation et de transports sont exsangues. Il est de bon ton ces temps-ci de dire qu'ils sont dignes de ceux du tiers-monde, mais certains pays du tiers-monde s'en sortent beaucoup mieux que la Grande-Bretagne. L'Angleterre que gouverne Blair est rongée par le racisme institutionnalisé, la domination de l'homme blanc, une police désorganisée, une justice engorgée, une richesse privée indécente et une pauvreté collective honteuse et parfaitement évitable. Lors de sa réélection, marquée par un abstentionnisme record, Blair a reconnu l'existence de ces maux et s'est humblement engagé à les éradiquer.

Alors, quand vous captez les vibrants trémolos dans sa voix de va-t-en-guerre malgré lui et vous laissez gagner par sa rhétorique bien huilée, soyez aussi réceptif à l'avertissement subliminal qu'il vous envoie peut-être : sa mission envers l'humanité est si capitale qu'il vous faudra attendre encore un an pour votre opération urgente à l'hôpital et bien plus pour avoir droit à des trains ponctuels et sûrs. Je ne suis pas sûr que ce soit avec ça qu'il remporte les législatives dans trois ans. A le regarder et à l'écouter, je ne peux m'empêcher de penser qu'il vit dans un rêve et avance sur une planche qu'il se savonne lui-même.
J'ai employé le mot "guerre". Je me demande si Blair et Bush ont jamais vu un enfant déchiqueté par une explosion ou un camp de réfugiés sans défense atteint par une bombe à fragmentation. Nul besoin d'avoir été témoin de ce genre d'horreurs pour faire un bon chef des armées, et je ne souhaite cette expérience ni à l'un ni à l'autre. Mais il n'en reste pas moins que j'ai peur chaque fois que je vois le visage d'un politicien novice illuminé par une aura guerrière et que j'entends sa voix distinguée m'exhorter au combat.
Et s'il vous plaît, monsieur Bush, je vous en supplie, monsieur Blair : laissez Dieu en dehors de tout ça. Imaginer que Dieu s'implique dans des guerres revient à lui imputer les pires folies des hommes. Si nous le connaissons un tant soit peu, ce que je me garderais bien d'affirmer, Dieu préfère les largages de nourriture efficaces, les équipes médicales dévouées, le confort matériel et des tentes solides pour les sans-abri et les miséreux. Dieu préfère que nous fassions amende honorable pour nos péchés passés et que nous nous employions à les racheter. Il nous préfère moins cupides, moins arrogants, moins prosélytes, moins méprisants à l'égard des déshérités.
Ce n'est pas un nouvel ordre mondial, pas encore, et ce n'est pas la guerre de Dieu. C'est une opération de police atroce, nécessaire, dégradante, visant à pallier la faillite de nos services de renseignement et l'aveuglement politique avec lequel nous avons armé et utilisé les intégristes islamistes afin qu'ils luttent contre l'envahisseur soviétique, pour leur abandonner ensuite un pays dévasté et sans gouvernement. En conséquence, il nous incombe, hélas, de traquer et punir une bande de fanatiques religieux néo-médiévaux qui tireront de cette mort dont nous les menaçons une dimension mythique.

Et une fois que ce sera fini, ce ne sera pas fini. L'émotion suscitée par l'élimination de Ben Laden grossira les rangs de ses armées de l'ombre au lieu de les rompre, ainsi que l'arrière-garde de sympathisants silencieux qui leur fournissent le soutien logistique. L'air de rien, entre les lignes, on nous invite à croire que l'Occident s'intéresse avec un regain de conscience au problème des pauvres et des sans-abri de cette planète. Et peut-être en effet que de la peur, de la fatalité et de la rhétorique est née une moralité politique d'un genre nouveau. Mais quand les armes se tairont pour laisser place à une paix apparente, les Etats-Unis et leurs alliés resteront-ils fidèles au poste ou, comme à la fin de la guerre froide, raccrocheront-ils leurs godillots pour retourner cultiver leurs jardins ? Des jardins qui ne seront plus jamais les havres d'antan.

Tribune publiée dans Le Monde, du 18 octobre 2001
Traduit de l'anglais par Isabelle Perrin © David Cornwell 2001.

dimanche 2 octobre 2011

La chute d'un empire

Les événements dans les Pays Baltes au début de l'année 1991 ont accéléré le processus d'éclatement de l'Union soviétique. Le journal Novoïé Vremia a entamé la publication d'une série d'articles sur ce bouleversement historique.

Courrier International, Dossier URSS, 1991-2011
Lioubov Tsoukanova, 02 février 2011, Novoïé Vremia.
Il y a tout juste vingt ans, le processus d'éclatement de l'URSS entrait dans sa dernière phase. Ce pays qui était la Patrie de plus de 289 millions de Soviétiques a cessé d'exister juridiquement le 8 décembre 1991. Toutefois, la dislocation avait commencé dès le mois de janvier, avec les manifestations tragiques de Riga et Vilnius, où le Kremlin, pris de court par les envies d'indépendance, avait eu recours à la force militaire. A partir de ce moment, les divergences entre Moscou, qui voulait à tout prix conserver un statu-quo, et les républiques fédérées, qui aspiraient à la séparation, s'étaient exacerbées. L'effet boule de neige était tel que la situation était devenue intenable.

La disparition d'un Etat qui s'étendait, comme le répétait joliment l'immuable cliché de la propagande soviétique, sur un sixième des terres émergées, n'a pas produit le même effet sur tous ses citoyens. Ceux qui s'étaient véritablement battus pour la sécession de leurs républiques et le retour à une indépendance qu'ils avaient connue auparavant, comme les pays Baltes, ou pour conquérir leur autonomie, comme la Géorgie ou la Moldavie, ont eu un sentiment de victoire. C'était la fin de l'“Empire du mal”, de la gigantesque machine de répression. Ceux qui estimaient que l'inclusion dans une “famille de peuples frères” s'était faite sous la contrainte s'étaient réjouis. C'était pour eux la fin d'une injustice, la disparition d'un mécanisme étatique trop pesant qui bloquait le développement du pays et des peuples qu'il abritait. Les élites nationales ont vu une carte à jouer. Dans les républiques fédérées, la nomenklatura du parti et de l'administration n'a pas tardé à comprendre que, libérée de la tutelle de Moscou, elle pourrait profiter de vastes opportunités : plus besoin de partager le pouvoir, les ressources ou le patrimoine.

Certains ont perçu l'éclatement de l'URSS comme inévitable au regard de l'Histoire, tout en sachant que le processus de divorce serait long et complexe. Mais pour de très nombreux Soviétiques, ceux qui avaient voté en faveur d'une Union “rénovée” lors des référendums de 1991, comme ceux qui avaient opté pour l'indépendance de leurs républiques (et c'étaient souvent les mêmes personnes), la disparition de l'URSS a constitué un choc émotionnel, voire, pour certains, une vraie catastrophe.

Le langage est très sensible à l'état de l'opinion. Ainsi, en Russie, on parle rarement de simple “éclatement” de l'URSS ; le terme consacré est “effondrement ». C'est ainsi que Vladimir Poutine a qualifié la disparition de l'URSS de “plus terrible catastrophe géopolitique du XXe siècle”, et les nombreux efforts désormais entrepris pour restaurer la vassalité des anciens territoires soviétiques, à défaut de pouvoir recréer l'Union, ne doivent rien au hasard. Mais plus le temps passe, plus il devient clair que l'empire ne sera jamais reconstitué. Parce que sa disparition n'a pas été l'œuvre d'une machination extérieure. Ce fut au contraire le résultat de plusieurs décennies d'une pression absolue. Un ressort complètement écrasé, lorsqu'il se détend, frappe tout ce qu'il rencontre, et en premier lieu ceux qui sont le moins responsables de la situation. L’année 1991 est riche en enseignements, bons à méditer aujourd’hui encore.

Janvier 1991 : Les pays Baltes en première ligne

[La Lettonie, la Lituanie et l’Estonie ont entamé la rupture avec Moscou dès le  printemps 1990, en rétablissant leur indépendance, par le biais de leur parlement. En août 1989, une chaîne humaine avaient été organisée à travers les trois républiques pour dénoncer leur annexion par l’URSS à la suite du Pacte germano-soviétique signé en 1939. En avril 1990, un blocus économique contre la Lituanie fut décrété par le Kremlin, qui multipliera ensuite les intimidations et les pressions jusqu’à envoyer les chars à Vilnius, le 13 janvier 1991].

2 janvier
Riga (Lettonie)
Un détachement d'OMON s'empare de la Maison des journalistes. (En décembre, 15 explosions ont retenti à travers toute la Lettonie, dont 4 pour la seule nuit du 26 au 27 décembre.) Les habitants de Riga descendent dans les rues. Les imprimeries se sont mises en grève.

13 janvier
Vilnius (Lituanie)
Peu après minuit, une colonne de blindés se dirige vers le centre-ville. A 1h50, les chars encerclent la tour de télé. Des blindés de transport de troupes acheminent des parachutistes qui repoussent à coups de crosse les gens venus défendre le bâtiment. Des rafales sont tirées, on compte des blessés et les premiers morts. Selon les journalistes présents sur place, des grenades fumigènes et des charges explosives sont lancées contre une foule sans armes. 

Des journalistes, y compris étrangers, sont passés à tabac, leurs appareils photos et caméras sont arrachés.
A 2h10, le présentateur de la télévision lituanienne a juste le temps d'annoncer que le bâtiment est pris par des hommes en armes, et l'antenne est coupée.
A 2h25, les chars sont devant les bureaux du télégraphe. Le porte-parole du Soviet suprême annonce que les militaires contrôlent l'agence télégraphique.
De 2h à 5 heures du matin, le représentant permanent de la Lituanie à Moscou essaie en vain d'entrer en contact avec le président Gorbatchev et le ministre de la Défense, Dmitri Iazov. Ce n'est qu'à 5h que la radio canadienne retransmet l'ordre donné par Gorbatchev aux militaires, et que les chars quittent les abords du parlement et de la tour de télé.
Le ministre lituanien de la Santé livre un bilan de 14 morts, dont deux personnes écrasées par des chars, et 144 blessés. Un spetsnaz de Pskov a été tué par balle.
Le procureur général de Lituanie ouvre une instruction contre les membres du Comité de salut national de Lituanie créé par les chefs du Parti communiste. Ils sont soupçonnés de vouloir organiser un renversement du pouvoir.
Au matin, l'état d'urgence est décrété dans Vilnius.
En début d'après-midi, une foule de 80 000 personnes se rassemble devant le bâtiment du Soviet suprême de Lituanie. Malgré les rumeurs disant que les militaires ont lancé un ultimatum et exigent que les manifestants évacuent la Place de l'Indépendance, personne ne bouge. Les cloches des églises catholiques et orthodoxes de toute la Lituanie se mettent à sonner.

Riga
Sur la place centrale de la ville, des milliers de personnes viennent exprimer leur solidarité avec la Lituanie.

Vilnius
Devant le Soviet suprême de Lituanie réuni en session plénière, son président, Vytautas Landsbergis, annonce que le chef du parlement russe, Boris Eltsine, exige le retrait des unités fédérales de parachutistes de Lituanie, tandis que le ministre soviétique de la Défense, le maréchal Iazov, affirme ne pas avoir donné l'ordre de tirer sur des civils. Pour Landsbergis, “on se demande qui gouverne vraiment, entre Gorbatchev, les généraux et le Politburo”.

Tallin (Estonie)
Les présidents des Soviets suprêmes de Lituanie, de Lettonie, d'Estonie et de Russie signent un appel commun au Secrétaire général de l'ONU, demandant d'organiser une conférence internationale sur le règlement des problèmes dans les pays Baltes.

14 janvier
Vilnius
La Lituanie prend le deuil en mémoire des morts de la veille.

Moscou
Au matin, Boris Pougo, le ministre soviétique de l'Intérieur, déclare lors d'une séance du Soviet suprême de l'URSS qu'aucun des dirigeants du pays n'a donné l'ordre aux unités de militaires basées à Vilnius d'employer la force.

Vilnius
Des barricades sont dressées pour barrer l'accès à la place où s'élèvent les locaux du Soviet suprême de Lituanie. Sur le grillage métallique, les habitants accrochent leurs passeports soviétiques, livrets militaires, médailles, et des tracts.

Riga
Les communistes exigent la démission du gouvernement et du Soviet suprême de Lettonie et menacent de lancer une grève générale. Les écoles de la capitale sont fermées.

Moscou
Le soir, lors d'une nouvelle séance du Soviet suprême de l'URSS, Mikhaïl Gorbatchev rapporte avoir discuté plusieurs heures avec Vytautas Landsbergis. Le président soviétique qualifie cet échange d'“improductif” et constate : “J'en ai retiré l'impression qu'il sera très difficile de trouver la voie du dialogue”.

15 janvier
Riga
La population tient un grand rassemblement dans le centre de la ville. Le président du Soviet suprême de Lettonie, Anatoli Gorbounov, a obtenu du général Kouzmine, commandant du district militaire de la Baltique, dont l'état-major se trouve à Riga, la garantie orale que l'armée n'interviendrait pas.

16 janvier

Riga
Sur le pont de Vetsmilgravis (le quartier qui abrite la base des OMON), les “Bérets noirs” ouvrent le feu sur cinq véhicules, une ambulance, et incendient un minibus. Une personne mourra de ses blessures.

20 janvier

Riga
Dans la soirée, des OMON de Riga, dirigés par Tcheslav Mlynnik, s'emparent du ministère de l'Intérieur de Lettonie, faisant 4 morts et 9 blessés. Ce n'est qu'au cours de la nuit que le Premier ministre, Ivars Godmanis, parvient à obtenir le retour des OMON à leur base.

Le jour où les régimes claniques ont pris le dessus

Courrier International, Dossier URSS, de 1991-2011


En 1991, dédaignés par l'Europe, négligés par la Russie, les républiques soviétiques du Kazakhstan, du Kirghizstan, de l'Ouzbékistan, du Tadjikistan et du Turkménistan ont créé de nouveaux Etats pratiquement ex-nihilo.

Au début de cette année, en ouvrant le Helsingin Sanomat, le plus grand quotidien de Finlande, je suis tombée sur une photo saisissante, celle d'un énorme char soviétique sous les chenilles duquel apparaissait une paire de jambes. Accompagnait cette image une interview de deux Lituaniennes qui avaient survécu par miracle à l'entrée des chars soviétiques dans Vilnius, en 1991. 
Cette histoire a littéralement été celle d'une survie physique, celle de la construction d'un pays petit mais uni - la Lituanie - de son adhésion à l'Union européenne et aux structures européennes en tant que membre à part entière. La Lituanie reste pauvre et vulnérable, mais pour elle comme pour les deux autres pays Baltes, l'indépendance a été un tournant décisif. Elle semble désormais installée pour toujours, et malgré tout, malgré les aléas du cours de l'euro et les humiliations que lui impose l'Europe, la Lituanie se sent beaucoup mieux que du temps où elle faisait partie de l'Union soviétique. Sur place, aucune nostalgie.
En Asie centrale, la question de l'indépendance ne se pose pas de la même manière. Là, ce qu'on peut se demander c'est si les choses se sont améliorées durant les deux décennies écoulées. Les dernières années du pouvoir soviétique ont été accompagnées d'un tel chaos qu'aucune personne normalement constituée ne saurait les regretter. Le système soviétique, même si certains disent le contraire, était condamné à s'effondrer un jour ou l'autre. Cela s'est produit plus tôt que ce que beaucoup pensaient, et avec beaucoup plus de fracas que l'avaient envisagé les experts les plus pessimistes. L'onde de choc de cet éclatement a rendu indépendants tous les pays d'Asie centrale [Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, Kirghizstan], sans que ceux-ci aient eu à se battre  pour l'arracher ou aient connu un nationalisme organisé. Sur place, il n'y avait que le désir de l'intelligentsia de se sentir plus libre, et voilà que soudain, ces "stans" [pays] obtenaient ce qu'ils n'auraient jamais pu espérer, l'indépendance.

Depuis, en l'espace de vingt ans, les pays d'Asie centrale ont remplacé l'ancien système par leurs propres régimes, claniques, corrompus et opaques. Le Kirghizstan est le seul où élections et émeutes populaires répétées ont joué un certain rôle dans la vie politique. Ailleurs, tout se déroule en coulisse, par le biais de liens d'amitié, de corruption et de relations familiales. La justification tacite de cet état de fait est la suivante : "Gardons les anciens dirigeant qui ont déjà volé tant et plus, un nouveau pouvoir pourrait être pire". Aujourd'hui, après toutes ces années, il est facile de dire que l'Asie centrale aurait eu besoin qu'on lui accorde plus d'aide et d'attention au début des années 1990. Mais à cette époque, l'Europe et les Etats-Unis considéraient comme primordial de régler la situation d'une Yougoslavie en train d'imploser. L'ex-URSS était alors vue comme un trou noir, une vaste pagaille dont c'était à la Russie de s'occuper. Or, en 1991, elle n'en avait pas la capacité. C'est ainsi que les pays d'Asie centrale ont eu une opportunité en or, une chance de bâtir ex nihilo des Etats indépendants. Ils ont à la fois brillamment réussi et échoué. 

Visiter Astana [la nouvelle capitale du Kazakhstan] constitue un vrai choc. Mais toute cette pompe ne permet pas de dissiper un sentiment de malaise. On se retrouve dans une sorte de Manhattan posée au milieu des steppes, et où les prix sont exorbitants. C'est une ville pour privilégiés. Le Kazakhstan est devenu une source de gêne pour l'Occident. En 2007, lorsque j'ai émis des réserves sur le fait qu'il prenne [pour une année] la tête de l'OSCE [ce qui s'est produit en 2010], les spécialistes m'ont rétorqué qu'il fallait essayer de lui donner une chance. On a prétendu que la présidence de l'OSCE inciterait les Kazakhs à entreprendre des réformes démocratiques. On a vu le résultat. Nazarbaev et son entourage ne semblent pas avoir la moindre intention de réformer le pays. 

jeudi 16 juin 2011

L'échappée d'Alain Roger ou l'extraordinaire matrice du philosophe à trois voies

"Au cours de sa dernière année d’enseignement à Orléans, Alain Roger se trouve être interne en hypokhâgne. Le service de Deleuze se partage alors en trois classes : une terminale, une hypokhâgne et deux heures d’enseignement en khâgne. L’hypokhâgne est essentiellement constituée de jeunes filles, de bonnes élèves qui pour la plupart non pas l’intention de préparer l’ENS, mais qui sont là pour faire leur propédeutique avant de commencer l’université. Le magnétisme de Deleuze va être décisif pour l’avenir d’Alain Roger. En cette fin de novembre 1954, son moral est au plus bas. Il s’est inscrit en hypokhâgne sur l’injonction parentale – il avait décroché un accessit en philosophie au concours général. Mais il vient de passer une série d’évaluations désastreuses et, pour couronner le tout, son professeur de latin vient de lui coller une note négative : -7/20 ! Cette situation le renforce dans l’idée qu’il n’a rien à faire là, que ses parents se sont fourvoyés. Lui, sa passion, c’est le vélo, dont il veut faire sa profession. Son fidèle coursier de la marque Stella n’attend que lui au domicile familial de Bourges et il est alors bien décidé à quitter l’univers confiné de l’hypokhâgne pour regagner l’air libre qui souffle sur les routes du Berry et s’inscrire au Club cycliste professionnel du coin. Né en 1936, Alain Roger a pour idole Louison Bobet et ne rêve que d’une chose : gagner une étape du Tour de France après avoir lâché Fausto Copi dans le Tourmalet : « Un rêve que je n’ai jamais réalisé à cause de Deleuze ».

C’est dans cet état d’esprit qu’il assiste prostré au dernier cours de la semaine. Il a lâché son stylo et regarde dans le vide, hagard, un vélo dans la tête. Cela n’échappe pas à la perspicacité de Deleuze qui, voyant son élève s’esquiver rapidement à la fin du cours à 11 heures, le rejoint dans le couloir et lui demande ce qui ne va pas. Alain Roger lui explique les raisons de son découragement et Deleuze tente de lui remonter le moral : « Avec moi, c’est meilleur ? » Il a eu en effet un 11 en philo : « Alors, lui répond Deleuze, 11+ (-7), ça nous fait combien ? 4, ça nous fait 4, c’est déjà moins pire. » Alain Roger lui explique qu’il entend devenir cycliste professionnel ; Deleuze le conduit alors à la bibliothèque du lycée et Alain Roger le suit un peu penaud, n’osant le contredire mais toujours aussi ferme sur ses intentions. Deleuze sort trois ouvrages des rayons de la bibliothèque : les Entretiens d’Epictète, l’Ethique de Spinoza et la Généalogie de la morale de Nietzsche, sélectionne quelques chapitres de ces trois livres et enjoint à son élève de bien vouloir préparer un exposé pour le mardi suivant : « vous allez chercher le centre de gravité de ce triangle, l’intersection des trois médianes, c’est facile. » La ligne de fuite est coupée et le week-end chez les parents compromis. Alain Roger doit rester pour préparer cet exposé à contre-cœur, mais on ne contredit pas Deleuze. Or la plongée dans ces trois textes réussit à le convertir définitivement, puisqu’il deviendra professeur de philosophie à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand de 1967 à 2004. Il se demande encore « comment Deleuze a-t-il pu prévoir que ces trois noms allaient devenir, pendant un demi-siècle, mes auteurs préférés ». Ce triangle éthique dans l’exposé durera plus d’une heure va devenir en effet la matrice de la nouvelle vocation."
Dosse, F. 2007, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, Paris, La Découverte.

"Descartes" par Henri Lefebvre

Les premiers chapitres tendent à situer l'émergence de la pensée cartésienne dans un processus historique et philosophique (les conditions historiques du cartésianisme). Lefebvre s'intéresse donc aux idées dominantes du XVIème siècle et des périodes précédentes correspondant au Moyen-Age. L'analyse de Lefebvre s'inscrit dans une conception marxiste qui vise aussi à observer l'organisation sociale du pouvoir en place. C'est sur ce point que l'on perçoit l'écho d'une réflexion menée par Michelet à l'égard du Moyen-Age. Lefebvre revient sur les figures politiques du féodalisme, telles que le serf et le vassal qui marquent l'expression d'une structure politique fortement hiérarchisée. Cette analyse s'établit aussi sur la base d'une réflexion sur le pouvoir religieux (ecclésiastique). Selon Lefebvre et Michelet la religion catholique s'est établie selon un « Ordre » strict qui détermine socialement la place de chacun. On y perçoit les notions caractéristiques de la pensée marxiste. Lefebvre s'interroge aussi sur la place de la personne (de l'individu par extension, terme moderne) au sein de la structure sociale, ce qui le place dans un rapport spécifique au Tout. Michelet évoque en ce sens la rupture des représentants de la religion, des théologiens, avec la « base ». La mortification de la nature constitue pour lui un symbole puissant qui démontre la pauvreté d'une idéologie peu innovatrice et imaginative, contrairement aux mythes grecs, romains ou juifs. Ces éléments situent globalement les conditions historiques du cartésianisme. Selon Henri Lefebvre, la conception philosophique de Descartes marque un changement ontologique du point de vue de la conception chrétienne du monde, dans la mesure où la réflexion du philosophe tend à modifier, voire supprimer la hiérarchie des substances, des intermédiaires dans un rapport personnel ou individuel au divin. Descartes modifie en ce sens une structuration des faits entre la conscience individuelle (le "cogito", la "res cogitans" ou substance pensante) et la Vérité, scientifique et absolue. C'est en lui-même, dans sa conscience, qu'il trouve ou croit trouver l'infini. Descartes situe la découverte de la Vérité au coeur de la conscience et tend à prouver que celle-ci ne vient pas de lui-même. Elle est là, pourrait-on dire, apparaissant à l'examen de la conscience. On note aussi la nécessité de revenir sur la traduction de la fameuse proposition: « Cogito ergo sum ». La philosophie cartésienne rompt aussi avec un processus d'analyse syllogistique, basé sur le modèle de catégorisation aristotélicien. (Tout homme est mortel. Socrate est un homme, donc Socrate est mortel). Descartes s'oppose ainsi à une conception théologique et politique linéaire (observable sur un plan vertical) représentée par l'influence des écrits de Saint-Thomas d'Aquin au cours du moyen-âge. On comprend mieux encore, sous cet éclairage, l'impact de la philosophie cartésienne à l'échelle de l'histoire des idées. Il serait intéressant de s'interroger sur les réactions et les conséquences de cette nouvelle pensée, d'ailleurs similaire en certains points à la réforme protestante (ou janséniste), auprès des contemporains de Descartes et surtout des ecclésiastiques. Parmi les objections formulées à l'encontre des Méditations, on compte les écrits du théologien Catérus, qui déduit malicieusement de l'expression cartésienne la conclusion suivante: « Je pense donc je suis; or cette pensée et cet esprit, ou il est par soi-moi-même ou par autrui; si par autrui, celui-là enfin par qui est-il ? S'il est par soi, donc il est Dieu... » (Premières objections contre les Méditations III, V et VI). "Monsieur Descartes se prendrait-il pour Dieu ?", pense-t-on du côté des représentants religieux. Il y aurait là en somme une observation tout à fait critiquable et condamnable pour celui qui chercherait à maintenir l'ordre. La "Méthode" de Descartes est en ce sens révolutionnaire et l'on perçoit depuis ce postulat l'apparition de nouveaux positionnements philosophiques: matérialiste, d'abord pour Spinoza et plus tard les philosophes du XVIIIè, spiritualiste et conservatrice pour les philosophes comme Malebranche ou Leibniz. Le "Cogito" pose un nouveau rapport dans la conception de l'individu (pensant) à la Vérité. Descartes y intègre une « donnée immédiate », objet de la conscience. Il en découle un certain nombre de questions qui porteront sur l'ordonnancement de la réalité. Si l'on pose comme un fait le rapport direct de chaque « individu pensant » avec la vérité, comment établir un ordre de pensée entre les individus et surtout entre les pensées? Si l'ordre ne peut être préexistant à la connaissance, si la pensée qui avance constitue en avançant son ordre, comment fonder en réalité cet ordre? (réflexion posées par Leibniz et Spinoza).

Parrhèsia et Idiôtès

Castoriadis revisitant pour ses étudiants les fondements de la démocratie athénienne, s'arrêta sur la notion de Parrhèsia, qu'il définit comme "l'obligation de dire franchement ce que l'on pense à propos des affaires publiques". Il rappelle ainsi qu'au temps de Solon, un citoyen pouvait se voir retirer ses droits civiques en refusant de se prononcer. "Un homme ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile" affirma plus tard Périclès. Par opposition, Castoriadis remarque que le mot "idiot" vient d' "idiôtès", terme qui désigne "l'imbécile qui ne s'occupe que de ses propres affaires"...

Cornelius Castoriadis, 2008, La Cité et les lois. Ce qui fait la Grèce, 2 Séminaires 1983-1984.