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vendredi 21 octobre 2011

Berlin enterre trop vite l’euro

20 juin 2011, To Vima Athènes

En publiant l'image d'un drapeau grec recouvrant le cercueil de la monnaie unique, Der Spiegel dévoile,selon la presse grecque dont le quotidien To Vima, les objectifs cachés de la politique allemande, soit l'hégémonie germanique.
Si la position provocatrice de la Vénus de Milo [en Une de l'hebdomadaire Focus, en 2010] était de mauvais goût, la couverture de l'hebdomadaire Der Spiegel aujourd’hui est une indécence révélatrice des intentions et des objectifs cachés de l’hégémonie de l’Allemagne, pour la Grèce mais aussi pour toute l’Europe.

Quelques jours après le rappel à l'ordre sans précédent de la chancelière Angela Merkel par le président français Nicolas Sarkozy, et ensuite, la pression du président américain Barack Obama, voilà que cette Une scandaleuse montre un drapeau grec recouvrant le cercueil dans lequel repose la monnaie unique.
S'il ne s'agit pas de la voix officielle de Berlin, cette Une révèle cependant le sentiment d’une partie de la classe dirigeante allemande, lectrice de ce journal : l'Allemagne ne souhaite pas accorder de nouvelle aide à la Grèce.
Parmi les "arguments" de l'article du Spiegel, des soi-disant vérités allemandes sont exprimées pour la première fois : la zone euro est composée d’économies qui ne peuvent pas avoir de cohérence en raison de différences structurelles de politique monétaire et économique. Selon le magazine, cette situation évolue désormais et présente un risque des plus élevés pour l'euro et pour l'Europe elle-même.

Une politique égoïste qui brise les peuples

Ce qui n'est évidemment pas mentionné, c'est que tout cela n'est pas uniquement dû à la crise de la dette grecque. Cela est causé, en très grande partie, par la volonté de l’Allemagne d’utiliser la crise grecque comme un levier pour la révision générale de la monnaie unique.
Berlin a montré sa volonté de se distinguer par une politique nationale égoïste qui brise les peuples et les Etats qui ne peuvent pas ou refusent d'y participer. Ceux qui sont incapables de répondre aux exigences allemandes n’ont plus leur place dans la monnaie unique et dans l’Europe.
Le plus frappant est que, exactement au même moment, arrive une voix inattendue d'opposition à la politique allemande qui renverse tout ce que nous savions jusqu’à aujourd'hui de la version "officielle" que tenait nos prêteurs : celle de Jean-Claude Juncker, le président de l’Eurogroupe en personne et Premier ministre luxembourgeois. Dans une interview donnée au quotidien belge La Libre Belgique, Juncker dit des choses qui bouleversent la ligne dominante imposée par Berlin. Il explique, entre autres, que la peur d'une extension de la déstabilisation provoquée non par les "marchés" mais par le peuple constitue désormais une réalité dont nul ne peut prédire où, quand et comment elle finira.
Après la pression des Etats-Unis et de la France, l’Allemagne montre qu’elle perd la bataille pour son hégémonie en Europe et voila ce qui dérange Der Spiegel et ses lecteurs. Une bataille qui consistait surtout en une politique dévastatrice pour la Grèce. 
En fait, les Allemands voulaient mettre fin à un "cauchemar", celui de pays qui ne peuvent les aider à tracer un chemin impérial. Aujourd'hui, ils voient la fin de l'euro, non pas parce que la monnaie unique est véritablement en fin de course, mais parce que meurt ce qu'ils voulaient faire de l’euro.
La seule chose qui leur reste maintenant est de quitter cette zone euro. Peut-être est-ce là le nouveau message caché de cette publication indécente. L'image du Spiegel montre l'euro enterré avec le drapeau grec, mais finalement, ce sont surtout les couleurs noir, rouge et or des fossoyeurs hâtifs que l'on remarque.

Le théâtre de la terreur

LE MONDE| 09.09.11 |


Huit octobre 2001. "Début des bombardements", claironne la manchette du Guardian, d'ordinaire plutôt sobre. "La bataille est engagée", titre en écho le non moins modéré Herald Tribune, reprenant les propos de George W. Bush. Mais engagée contre qui ? Et comment se terminera-t-elle ?

Par exemple avec Oussama Ben Laden dans les fers, l'air plus serein et christique que jamais, comparaissant devant un tribunal composé des vainqueurs, défendu par Johnny Cochrane comme O. J. Simpson avant lui (car il est certain que les frais d'avocat ne lui poseront pas problème) ?

Ou alors avec un Ben Laden réduit en charpie par une de ces bombes intelligentes dont nous parlent constamment les journaux, celles qui tuent les terroristes dans leurs repaires mais épargnent la vaisselle ?

Ou bien existe-t-il une issue à laquelle je n'ai pas pensé, qui nous éviterait de transformer notre ennemi public n°1 en martyr n°1 aux yeux de ceux qui voient déjà en lui un demi-dieu ? Nous devons pourtant le punir. Nous devons le traduire en justice. Comme tout être sensé, je ne vois pas d'autre solution. Envoyons nourriture et médicaments, fournissons de l'aide humanitaire, rassemblons les réfugiés affamés, les orphelins mutilés et les morceaux de corps humains - pardon, les "dommages collatéraux" -, mais nous n'avons pas le choix : Ben Laden et ses sbires doivent être débusqués.

Hélas ! ce que l'Amérique recherche à l'heure actuelle, avant même la vengeance, c'est : plus d'amis et moins d'ennemis.
Or ce que l'Amérique se prépare, comme nous autres Britanniques, c'est : encore plus d'ennemis, parce que, malgré tous les pots-de-vin, les menaces et les promesses qui ont assemblé de bric et de broc cette vacillante coalition, nous ne pouvons pas empêcher un terroriste kamikaze de naître chaque fois qu'un missile mal guidé rase un village innocent, et personne ne peut nous dire comment sortir du cercle vicieux désespoir-haine-vengeance.
Ce qui peut nous apporter une lueur d'espoir, c'est que les clichés et les images télévisuelles stylisés de Ben Laden révèlent un homme au narcissisme exacerbé. Qu'il pose avec sa kalachnikov, assiste à un mariage ou lise un texte sacré, le moindre de ses gestes complaisants trahit une conscience aiguë de la caméra propre aux acteurs. Sa grande taille, sa beauté, sa grâce, son intelligence et son magnétisme sont des qualités formidables tant qu'on n'est pas le fugitif le plus recherché de la planète, auquel cas ce sont des handicaps difficiles à cacher.

Mais à mes yeux blasés, ce qui le domine, c'est sa vanité masculine presque irrépressible, son goût de la représentation, sa passion inavouée pour les feux de la rampe. Peut-être ce trait de caractère signera-t-il sa perte, l'attirant vers un dernier acte théâtral d'autodestruction, produit, réalisé, écrit et joué jusque dans la mort par Oussama Ben Laden soi-même.

Certes, selon les règles établies de la lutte terroriste, cette guerre est perdue depuis longtemps - par nous. Quelle victoire pourra jamais compenser les défaites déjà subies, sans parler de celles à venir ? "La terreur, c'est du théâtre", m'a affirmé posément un activiste palestinien en 1982 à Beyrouth. Il commentait le massacre des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich, mais il aurait aussi bien pu être en train de parler du World Trade Center et du Pentagone. Bakounine, le chantre de l'anarchisme, aimait évoquer la "propagande de l'acte". On ne saurait imaginer actes de propagande plus spectaculaires et marquants.

Aujourd'hui, Bakounine est mort et enterré et, au fin fond de sa grotte, Ben Laden doit se frotter les mains en nous regardant nous engager dans ce processus qui réjouit au plus haut point les terroristes de son espèce : nous nous empressons de renforcer nos effectifs de police et de renseignement et de leur donner des pouvoirs accrus, nous mettons entre parenthèses les droits civiques élémentaires et restreignons la liberté de la presse, nous imposons de nouveaux tabous journalistiques et une censure occulte, nous nous espionnons nous-mêmes et, dans les pires extrêmes, nous profanons les mosquées et harcelons de pauvres concitoyens parce que leur couleur de peau nous effraie.

Toutes ces peurs que nous partageons (vais-je oser prendre l'avion ? Ne devrais-je pas dénoncer à la police le couple étrange qui habite au-dessus ? Ne vaudrait-il pas mieux éviter de passer en voiture devant les ministères de Whitehall ce matin ? Mon enfant est-il rentré de l'école sain et sauf ? Ai-je perdu d'un coup mes économies de toute une vie ?) sont précisément les peurs que nos agresseurs souhaitent nous voir nourrir.

Jusqu'au 11 septembre, les Etats-Unis étaient trop heureux de fustiger Vladimir Poutine et sa boucherie tchétchène. Il s'entendait dire que la violation par les Russes des droits de l'homme dans le Nord-Caucase - et nous parlons là de torture généralisée et meurtres à l'échelle d'un génocide, personne ne le conteste - faisait obstacle à la normalisation des relations de son pays avec l'OTAN et les Etats-Unis. Certaines voix, dont la mienne, allaient jusqu'à suggérer que Poutine rejoigne Milosevic à La Haye - les deux faisaient la paire. Eh bien, c'est terminé, tout ça ! La construction de la grande coalition nouvelle donnera à Poutine une odeur de sainteté, comparé à certains de ses petits camarades.

Qui se rappelle aujourd'hui le tollé contre ce qui était perçu comme un colonialisme économique des pays du G8 ? Ou contre l'exploitation du tiers-monde par des multinationales incontrôlables ? Prague, Seattle et Gênes nous ont offert des images dérangeantes de crânes fracassés, de verre brisé, de violence collective et de brutalités policières, qui ont beaucoup choqué M. Blair. Pourtant, c'était là un débat légitime, jusqu'à ce qu'il soit noyé dans une vague de patriotisme habilement récupéré par l'Amérique des grandes entreprises.

Mentionnez Kyoto, ces temps-ci, et vous risquez de vous faire taxer d'antiaméricanisme. Comme si nous étions entrés dans un monde orwellien où notre loyauté en tant que camarades de lutte se mesure à l'aune de notre propension à évoquer le passé pour expliquer le présent. Suggérer que les récentes atrocités s'inscrivent dans un contexte historique revient implicitement à les excuser. Si on est dans notre camp, on ne fait pas ça. Si on le fait, c'est qu'on est dans le camp adverse.

Voici dix ans, j'assommais tout le monde avec mon idéalisme en racontant à qui voulait bien m'entendre que nous étions en train de rater une occasion unique de transformer le monde, maintenant que la guerre froide était derrière nous. Où était le nouveau plan Marshall ?, plaidais-je. Pourquoi les jeunes hommes et femmes de l'American Peace Corps ou du Voluntary Service Overseas et leurs homologues européens n'affluaient-ils pas par milliers dans l'ex-Union soviétique ? Où se trouvait l'homme d'Etat de stature internationale, l'homme providentiel doué de l'inspiration visionnaire susceptible de nous désigner les véritables ennemis de l'humanité, aussi peu ragoûtants soient-ils : pauvreté, famine, esclavage, tyrannie, drogue, conflits ethniques, racisme, intolérance religieuse, cupidité ?
Et voilà que, du jour au lendemain, grâce à Ben Laden et ses lieutenants, tous nos dirigeants sont devenus des hommes d'Etat de stature internationale, faisant de beaux discours d'inspiration visionnaire dans de lointains aéroports qui leur servent de tremplins électoraux.

Le terme malheureux de "croisade" a été prononcé, et pas seulement par le signor Berlusconi. A l'évidence, parler de croisade relève d'une savoureuse méconnaissance de l'histoire. Berlusconi se proposait-il vraiment de libérer les lieux saints de la chrétienté et de pourfendre les infidèles ? Et Bush avec lui ? Et serait-il déplacé de ma part de rappeler que nous les avons perdues, les croisades ? Mais tout est pour le mieux : la petite phrase du signor Berlusconi a été déformée, et la référence présidentielle devient caduque.

Pendant ce temps-là, M. Blair joue à plein son nouveau rôle de vaillant porte-parole de l'Amérique. Blair s'exprime d'autant mieux que Bush s'exprime mal. Vu de l'étranger, dans ce duo, c'est Blair qui fait figure de dirigeant expérimenté et inspiré jouissant chez lui d'une assise populaire inébranlable, alors que Bush - qui ose encore le dire, aujourd'hui ? - s'est fait élire dans des conditions plus que douteuses. Mais de quoi est-il représentatif au juste, ce Blair, dirigeant expérimenté ? L'un et l'autre sont actuellement au plus haut dans les sondages mais, s'ils ont bien appris leurs leçons d'histoire, tous deux sont forcément conscients qu'une cote de popularité élevée au premier jour d'une opération militaire risquée à l'étranger ne garantit en rien une victoire aux élections.

A combien de cadavres de GIs résistera le soutien populaire de M. Bush ? Certes, après l'horreur des attentats sur le sol américain, le peuple crie vengeance, mais il atteindra vite son seuil de tolérance à la vue du sang versé par d'autres compatriotes.

A en croire l'Occident tout entier (hormis quelques voix discordantes en Grande-Bretagne), M. Blair est l'éloquent chevalier blanc de l'Amérique, le loyal et intrépide protecteur de cet enfant si fragile né dans les flots de l'Atlantique : la "relation privilégiée". Savoir si cela lui attirera les faveurs de l'électorat est une autre affaire, parce qu'il a été élu pour sauver le pays du déclin et non d'Oussama Ben Laden.
L'Angleterre qu'il mène au combat est un monument érigé à soixante ans d'incurie administrative. Nos systèmes de santé, d'éducation et de transports sont exsangues. Il est de bon ton ces temps-ci de dire qu'ils sont dignes de ceux du tiers-monde, mais certains pays du tiers-monde s'en sortent beaucoup mieux que la Grande-Bretagne. L'Angleterre que gouverne Blair est rongée par le racisme institutionnalisé, la domination de l'homme blanc, une police désorganisée, une justice engorgée, une richesse privée indécente et une pauvreté collective honteuse et parfaitement évitable. Lors de sa réélection, marquée par un abstentionnisme record, Blair a reconnu l'existence de ces maux et s'est humblement engagé à les éradiquer.

Alors, quand vous captez les vibrants trémolos dans sa voix de va-t-en-guerre malgré lui et vous laissez gagner par sa rhétorique bien huilée, soyez aussi réceptif à l'avertissement subliminal qu'il vous envoie peut-être : sa mission envers l'humanité est si capitale qu'il vous faudra attendre encore un an pour votre opération urgente à l'hôpital et bien plus pour avoir droit à des trains ponctuels et sûrs. Je ne suis pas sûr que ce soit avec ça qu'il remporte les législatives dans trois ans. A le regarder et à l'écouter, je ne peux m'empêcher de penser qu'il vit dans un rêve et avance sur une planche qu'il se savonne lui-même.
J'ai employé le mot "guerre". Je me demande si Blair et Bush ont jamais vu un enfant déchiqueté par une explosion ou un camp de réfugiés sans défense atteint par une bombe à fragmentation. Nul besoin d'avoir été témoin de ce genre d'horreurs pour faire un bon chef des armées, et je ne souhaite cette expérience ni à l'un ni à l'autre. Mais il n'en reste pas moins que j'ai peur chaque fois que je vois le visage d'un politicien novice illuminé par une aura guerrière et que j'entends sa voix distinguée m'exhorter au combat.
Et s'il vous plaît, monsieur Bush, je vous en supplie, monsieur Blair : laissez Dieu en dehors de tout ça. Imaginer que Dieu s'implique dans des guerres revient à lui imputer les pires folies des hommes. Si nous le connaissons un tant soit peu, ce que je me garderais bien d'affirmer, Dieu préfère les largages de nourriture efficaces, les équipes médicales dévouées, le confort matériel et des tentes solides pour les sans-abri et les miséreux. Dieu préfère que nous fassions amende honorable pour nos péchés passés et que nous nous employions à les racheter. Il nous préfère moins cupides, moins arrogants, moins prosélytes, moins méprisants à l'égard des déshérités.
Ce n'est pas un nouvel ordre mondial, pas encore, et ce n'est pas la guerre de Dieu. C'est une opération de police atroce, nécessaire, dégradante, visant à pallier la faillite de nos services de renseignement et l'aveuglement politique avec lequel nous avons armé et utilisé les intégristes islamistes afin qu'ils luttent contre l'envahisseur soviétique, pour leur abandonner ensuite un pays dévasté et sans gouvernement. En conséquence, il nous incombe, hélas, de traquer et punir une bande de fanatiques religieux néo-médiévaux qui tireront de cette mort dont nous les menaçons une dimension mythique.

Et une fois que ce sera fini, ce ne sera pas fini. L'émotion suscitée par l'élimination de Ben Laden grossira les rangs de ses armées de l'ombre au lieu de les rompre, ainsi que l'arrière-garde de sympathisants silencieux qui leur fournissent le soutien logistique. L'air de rien, entre les lignes, on nous invite à croire que l'Occident s'intéresse avec un regain de conscience au problème des pauvres et des sans-abri de cette planète. Et peut-être en effet que de la peur, de la fatalité et de la rhétorique est née une moralité politique d'un genre nouveau. Mais quand les armes se tairont pour laisser place à une paix apparente, les Etats-Unis et leurs alliés resteront-ils fidèles au poste ou, comme à la fin de la guerre froide, raccrocheront-ils leurs godillots pour retourner cultiver leurs jardins ? Des jardins qui ne seront plus jamais les havres d'antan.

Tribune publiée dans Le Monde, du 18 octobre 2001
Traduit de l'anglais par Isabelle Perrin © David Cornwell 2001.

dimanche 2 octobre 2011

Les Roms nation Paria d'Europe

PressEurop établit un dossier sur les conditions dégradantes des Roms en Europe, notamment en Pologne, Hongrie, Roumanie et Bulgarie :

http://www.presseurop.eu/fr/content/topic/319811-les-roms-nation-paria-deurope

Il y a en Europe un pays du Tiers-monde, qui compte dix millions d’habitants et n’a pas de frontières. Une nation dont les citoyens vivent dans leur grande majorité en-dessous du seuil de pauvreté et dans des conditions inacceptables pour la plupart des Européens ; moins scolarisés qu’eux, ils ont également nettement plus nombreux à ne pas avoir d’emploi. Objet de mille préjugés et superstition, ces citoyens de seconde catégorie ont subi les déportations des nazis et continuent d’être discriminés, voire persécutés. En Europe centrale notamment, ils constituent les têtes de turc des mouvements xénophobes et cristallisent les peurs des habitants.

Bien que les Roms constituent parfois une portion importante de la population nationale, notamment dans ces pays, le statut de minorité nationale – et les protections qui vont avec – leur est très souvent refusé. En 2008 le Parlement européen avait réclamé une stratégie européenne aux égards des Roms, on n’a pas encore vu les résultats. Pourtant, les États auraient tout intérêt à faire davantage d’efforts pour intégrer les Roms. Pour des raisons humanitaires avant tout, de cohésion sociale ensuite et économiques enfin. 

Une récente étude de la Banque Mondiale chiffre le coût de l’exclusion des Roms en 5,7 milliards d’euros pour la seules Bulgarie, Roumanie, République tchèque et Serbie. Cela comprend à la fois les pertes de productivité liées au non-emploi des Roms et les pertes fiscales liées à leur non-imposition. 

Cette étude a été présentée lors du deuxième Sommet européen sur les actions et les politiques en faveur des Roms, qui s’est tenu les 8 et 9 avril à Cordoue. On Les Vingt-sept feraient bien d’en tenir compte, au moment où ils raclent les fonds de tiroirs pour résorber leur dette publique hors de contrôle. 

Gian-Paolo Accardo

Une vague d'émeutes anti-roms

Depuis le 24 septembre, une vague d’émeutes anti-roms submerge les grandes villes bulgares. Des manifestants, souvent très jeunes, s'insurgent contre l'impunité dont bénéficieraient les Roms tout en s'érigeant en "défenseurs de la nation bulgare"...

Tout a commencé par ce que les autorités ont d’abord qualifié de "tragique accident de la route" : un homme de 24 ans est renversé par un mini-bus conduit par des Roms se rendant chez Kiril Rachkov, patriarche rom à la réputation sulfureuse à Katounitsa, village de 3 000 habitants près de Plovdiv dans le sud du pays.

Selon le père de la victime, il s'agit d'un meurtre prémédité. Les occupants du véhicule se réfugient dans la maison du "roi Kiro" avant de forcer un barrage improvisé par les habitants, blessant d'autres villageois. Rejoints par des ultras du club de foot de Plovdiv, des habitants de Katounitsa incendient et pillent les maisons appartenant au clan des Rachkov. Le lendemain, un jeune de 16 ans, atteint d'une maladie cardiaque chronique, décède lors d'échauffourées dans le village.

Le conducteur du mini-bus s'est rapidement livré à la police et a affirmé avoir renversé accidentellement le jeune homme après un esclandre sur la voie. Le 28 septembre, le ministère de l'Intérieur a annoncé l'arrestation de Kiril Rachkov. Il sera poursuivi pour "menaces de mort"  et évasion fiscale à grande échelle.

L’explosion du pseudo modèle social

Antonina Jeliazkova,  30 septembre 2011, Trud, Sofia
Les émeutes qui ont secoué le village de Katounitsa et plusieurs villes du pays ne sont pas qu’une poussée de fièvre anti-Roms. Elles sont le symptôme d’une société malade, soumise au clientélisme, constate une anthropologue bulgare.

Une foule brûle la maison du chef rom, le "Roi Kiro, village de Katounitsa, 24 septembre 2011. Photo AFP












Ce qui est arrivé à Katounitsa est tout sauf un incident [voir encadré ci-dessous]. Ce n’est pas non plus un cas isolé, mais une tendance destructrice qui se développe de manière endémique à cause de la passivité institutionnelle de ces dernières années. Ce conflit ne doit pas être vu en dehors du contexte politique global en Bulgarie.
Nous n’avons pas de leaders de la nation mais des parapolitiques. Cela change la nature de nos attentes et fausse les espoirs de la société civile. Depuis plusieurs mois que nous sommes en campagne électorale [des élections présidentielle et municipales auront lieu le 23 octobre prochain], nous n’avons pas entendu un seul échange d’idées intéressant sur l’économie, la politique étrangère ou la société. En revanche, les petites intrigues et les coups bas sont foison. La politique bulgare est une émanation des journaux à scandales, et ils se nourrissent mutuellement.

Des milliers de raisons de perdre espoir en la justice sociale

Le dialogue politique est au plus bas. C’est à ce niveau que se trouve également l’exploitation sans vergogne des relations interethniques et interreligieuses dans ce pays. Ces dernières années, aucun des hommes politiques n’a jugé nécessaire de mettre de l’ordre dans les relations entre chrétiens et musulmans, entre les Roms et toutes les autres communautés, ni de proposer des stratégies efficaces pour une intégration réelle des minorités. Parce que l’ensemble de cette élite autoproclamée trouve son compte dans ce statu-quo humiliant qui leur permet de mieux s’accrocher au pouvoir.
Ces tensions sont toujours motivées par des intérêts politiques, surtout en période préélectorale. En Bulgarie, il existe des milliers de raisons de perdre espoir en la justice sociale. Et ce désespoir atteint toutes les couches de la société, des médecins aux poètes en passant pas les paysans. Sont exlus, bien évidemment, les bandits nouveaux riches, les escrocs en gros, les politiciens corrompus et les hauts magistrats. Dans un tel cas de figure, et c’est l’historienne et anthropologue sociale que je suis qui parle, il n’y a rien de plus efficace que de rediriger sa colère vers les minorités, les religions différentes et, tout simplement, ceux qui sont différents.
Bref, en substituant les faux problèmes aux vrais. Les frontières deviennent floues, et il facile de faire passer des erreurs politiques ou des faits de droit commun pour des conflits interethniques, avec des conséquences parfois dramatiques.

L'impossibilité d'abolir les privilèges féodaux locaux

Les barils de poudre comme Katounitsa, il y en a un peu partout en Bulgarie. Chez les Roms, on en est déjà à la troisième ou quatrième génération sans éducation et sans aucune chance sur le marché du travail, et la criminalité grimpe en flèche. De l’autre côté, les sentiments anti-roms dans la société n’ont jamais été aussi virulents ! Les partis politiques, eux, ont perverti les plus pauvres et les marginaux dans la société en les initiant au commerce de voix électorales. C’est ce qui a donné naissance à ces “rois” roms autoproclamés, leaders corrompus des ghettos, s’enrichissant sur le dos de leurs coreligionnaires et vendant leur voix au plus offrant. Ils sont les maîtres absolus de quartiers, villages ou villes sur tout le territoire de la Bulgarie.
Le soit disant “Roi Kiro”, comme une grande partie de sa famille, devrait depuis longtemps croupir en prison pour des crimes allant de la fabrication d’alcool frelaté jusqu’à la traite de femmes et d’enfants. Mais ce n’est pas le cas, parce qu’ils disposent de ressources considérables, de l’argent pour payer en cash les policiers, hommes politiques et magistrats, mais aussi d’un capital de voix de plusieurs milliers d’âmes.
Ce problème n’est pas qu’ethnique, il s’agit d’une maladie nationale. Que dire des toutes ces villes et région “gérées” de facto par des boss mafieux qui tiennent la population en distribuant des privilèges ou en semant la peur ?
Une politique adéquate consisterait tout simplement à faire appliquer la loi : abolir les privilèges de féodaux locaux ; condamner les criminels afin de permettre aux citoyens de s’émanciper, voter, vivre et travailler librement. Mais à l’heure actuelle, cela semble impossible en Bulgarie.

Une farce tragique

Dimitri Mitropoulos, 13 septembre 2011, Ta Nea, Athènes

Comme dans les sombres tragédies de Shakespeare, la scène politique grecque peut être renversée par un seul personnage. Ce personnage n'est pas un premier rôle mais il est crucial dans l'évolution des scènes, et pas positif. Quelqu'un comme Iago dans Othello. 

Toute proportions gardées, cette analogie pourrait s'appliquer à Nikos Fotopoulos, le président du syndicat Genop-DEI (l'Electricité de Grèce). Il est brun, mal rasé, vêtu de noir et a quelque chose de théâtral.  Mais surtout parce que ce syndicaliste surgit sur le devant de la scène à un moment critique de notre tragédie financière nationale.

Le gouvernement Papandréou est désespéré. Il cherche environ 2 milliards d'euros pour combler le déficit public. Pour les recueillir, il a donc soumis l'idée d'imposer à nouveau les propriétés immobilières, en utilisant les factures d'électricité [pour identifier les propriétaires] car il n'y a pas de cadastre, tandis que DEI comptabilise au mètre carré près l'ancienneté et le quartier. Mais utiliser les factures de DEI pour imposer une nouvelle taxe [elle sera intégrée dans le calcul de la facture]  est l'aveu d'un échec. Le gouvernement reconnaît ainsi qu’il ne fait pas confiance aux mécanismes de récolte de l'impôt. C'est un bien triste constat qui remet en cause l’efficacité des taxes précédentes.

L'élite de l'Etat se retourne contre leur propre gouvernement

Le gouvernement va donc imposer une nouvelle taxe extraordinaire cette année et l'année prochaine. Il le fait parce que depuis 20 mois, il essaie en vain de réformer l'administration publique, de vendre des biens et de supprimer des organismes publics. Il y a eu des coupes sur les salaires, mais pas de véritables réformes. La mise en place d'un salaire unique pour tous les fonctionnaires à tellement d'exceptions que ce salaire s'annule de lui même, la mise en disponibilité de fonctionnaires est tellement obscure que l'Etat ne pourra pas y arriver sans licencier des employés d'Etat.

En réalité, le PASOK [le parti socialiste au pouvoir], pas plus que la Nouvelle Démocratie [l’opposition de droite], n'ose toucher à l'Etat parce que c'est sa propre création, même si c'est une horreur. Pour éviter de réformer l'Etat, le gouvernement préfère faire payer tous les propriétaires grecs.

C'est donc une pièce de théâtre avec un metteur en scène invisible mais, ironiquement, avec pour personnage Fotopoulos et les caïds de Genop-DEI qui refusent que les factures d'électricité soient utilisées pour appliquer la loi imposée par le gouvernement. Ces enfants du PASOK, qui constituent une élite de l'Etat, se retournent donc contre leur propre gouvernement. Ils préfèrent que le pays sombre dans la faillite plutôt que toucher à leurs avantages. Dans tous les cas, le coût sera important pour les Grecs. Le problème est donc qu'aucune vraie tragédie – de Shakespeare ou des financiers – n’a de fin heureuse. Au final, nous devront payer.

Et maintenant, que peut la Grèce ?

Panos Panagiotopoulos, 6 septembre 2011, To Ethnos, Athènes
Les Européens ne croient pas que nous voulons être sauvés ! Les indicateurs sont dans le rouge alors que les réformes structurelles tardent. Et sans crédibilité, que voulez-vous renégocier ? Pour tous ceux qui connaissent un peu l'économie grecque, il était très clair que les objectifs du plan de rigueur, et surtout les mesures annoncées en 2011, étaient très, voire trop ambitieux (c'est à dire non réalisables).  
Ce n’est pas seulement en raison de "réticences politiques", qui sont pourtant réelles et que personne ne peut ignorer ; c'est à cause de délais irraisonnables. A cela, il faut ajouter la qualité du personnel politique et administratif du pays, et celle du système juridique et judiciaire.
La troïka FMI-UE-BCE et le gouvernement ont commis une grosse erreur en s'engageant sur des objectifs trop ambitieux – malgré les réticences sur la "recette" et la manière de la mettre en oeuvre. Bien que dos au mur, le gouvernement a reçu les experts de la troïka [la semaine dernière, une visite précipitamment interrompue] alors que ces derniers nourrissent les marchés de prévisions non réalisables qui, avec le discours du "plus difficile" et du "plus coûteux", conduisent à l'opposé du résultat escompté. Et de fait, même si beaucoup de choses ont été accomplies, l’image internationale de la Grèce est celle d’un pays qui ne fait rien.

Sur le fil du rasoir

Ça, c'est le bon coté. Car de nombreux dirigeants européens, banquiers et technocrates l'ont compris et dénoncent la "trop forte pression" exercée sur la Grèce. L'autre coté, c'est... l'échec ! Le gouvernement parle sans arrêt de "fusions" et de "suppressions" d'organismes publics, et plus généralement de réformes structurelles, mais il n'a presque rien fait !

De plus, la "gabegie" dans le secteur public se poursuit dans la plupart des cas. Les récentes déclarations du vice-ministre de l'Interieur sur les administrations publiques le prouvent. Il est tout de même étrange d’avoir diminué les salaires et les retraites, jusqu'à 1 000 euros par mois, d'avoir augmenté les taxes et les impôts, et de voir 2 ans après la fraude fiscale et la gabegie dans le secteur public continuer au plus haut point.
Tout ceci constitue une "mauvaise recette" qui, au delà des injustices sociales qu'elle engendre, entraîne une récession incontrôlable et un chômage qui est "un couteau sous la gorge". Voilà où nous en sommes aujourd'hui.
Les Européens ne croient pas que nous voulons être sauvés ! De nombreux indicateurs sont dans le rouge et beaucoup de nos objectifs n'ont pas été atteints. Il y a un problème de recette, de retard des réformes structurelles et encore une fois de crédibilité. Cela rend difficile l'application de l'accord du 21 juillet [le nouveau plan de sauvetage élaboré par les pays de la zone euro] qui déborde de zones d'ombre et restreint la possibilité de renégocier les termes du plan de rigueur. Nous sommes sur le fil du rasoir !

La dette greque en dessins























Vers un génocide financier

Courrier International

Ainsi les Grecs refuseraient d’économiser ? Un juriste de Vienne qui possède un pied-à-terre à Athènes les a observés au quotidien. Sa conclusion : ils économisent à en crever.

Günter Tews, 29 Septembre 2011, Die Presse

On ne peut rester sans réagir aux diverses déclarations des plus hauts responsables de toute l’Europe, certaines frisant l’imbécillité, au sujet de ces “fainéants” de Grecs qui “refusent d’économiser”. Depuis seize mois, je dispose d’une résidence secondaire à Athènes, et j’ai vécu cette situation dramatique sur place. On se plaint que les plans d’économie sont inefficaces parce que les revenus fiscaux chutent. On remet en question la volonté des Grecs d’économiser. Mais voici quelques faits :
– réduction des salaires et des retraites atteignant jusqu’à 30 % ;
– baisse du salaire minimum à 600 euros ;
– hausse des prix draconienne au cours des quinze derniers mois (fioul domestique : + 100 % ; essence : + 100 % ; électricité, chauffage, gaz, transports publics : + 50 %).

Sur les 165 000 commerces, 30 % ont fermé leurs portes, 30 % ne sont plus en mesure de payer les salaires. Partout à Athènes, on peut voir des panneaux jaunes avec le mot “Enoikiazetai” en lettres rouges : “A louer”. Dans cette atmosphère de misère, la consommation a plongé de manière catastrophique. Or l’économie grecque a toujours été fortement axée sur la consommation.

Les couples à double salaire ne perçoivent soudain plus que deux fois 400 euros d’allocations chômage. Les employés de l’Etat ou d’entreprises du secteur public, comme Olympic Airlines ou les hôpitaux, ne sont plus payés depuis des mois et le versement de leur traitement est repoussé à octobre ou à “l’année prochaine”. C’est le ministère de la Culture qui détient la palme. De nombreux employés qui travaillaient sur l’Acropole ne sont plus payés depuis vingt-deux mois.

Tout le monde s’accorde à dire que les milliards versés par l’UE pour le renflouement du pays repartent à 97 % directement vers l’Union et vers les banques pour éponger la dette et l’augmentation des taux d’intérêt. Ainsi le règlement de la dette grecque est-il discrètement rejeté sur les contribuables européens. En attendant le krach, les banques encaissent des intérêts copieux… On invente de nouvelles taxes. Ainsi, pour déposer une plainte au commissariat, il faut payer sur-le-champ 150 euros. Dans le même temps, les policiers sont obligés de se cotiser pour faire le plein de leurs voitures de patrouille. Un nouvel impôt foncier, associé à la facture d’électricité, a été créé. S’il n’est pas payé, l’électricité du foyer est coupée. Depuis plusieurs mois, les écoles publiques ne reçoivent plus de manuels scolaires, l’Etat ayant accumulé d’énormes dettes auprès des maisons d’édition. On ignore comment les écoles – surtout celles du Nord – vont régler leurs dépenses de chauffage.

Toutes les universités sont de fait paralysées. Bon nombre d’étudiants ne peuvent ni déposer leurs mémoires ni passer leurs examens. Le pays se prépare à une vague d’émigration. Les jeunes ne voient plus aucun avenir en Grèce. Ceux qui travaillent le font pour un salaire de misère et en partie au noir (sans sécurité sociale) : 35 euros pour dix heures de travail par jour dans la restauration. Les heures supplémentaires s’accumulent sans être payées. Le gouvernement grec ne perçoit plus un centime d’impôt. II ne reste plus rien pour les investissements d’avenir dans des secteurs comme l’éducation. Les réductions d’effectifs dans la fonction publique sont massives. On se débarrasse des salariés à quelques mois de l’âge de la retraite afin de ne leur verser que 60 % de leur pension.

La question est sur toutes les lèvres : où est passé l’argent des dernières décennies ? De toute évidence, pas dans les poches des citoyens. Les Grecs qui travaillent se tuent à la tâche (cumul de deux, trois, quatre emplois).

Tous les acquis sociaux des dernières décennies ont été pulvérisés. Quand on sait que les responsables grecs ont dîné avec les représentants de la troïka [Commission européenne, BCE et FMI] pour 300 euros par personne, on ne peut que se demander quand tout cela finira par exploser.

Ce qui se passe en Grèce devrait alerter la vieille Europe. Il faut s’attaquer à la dette tant qu’elle est encore relativement sous contrôle et avant qu’elle ne s’apparente à un génocide financier.

Obama s'attaque au chômage, les républicains s'attaquent à Obama

Paul Krugman, The New York Times,  09/09/2011.

Commençons par le commencement : j'ai été agréablement surpris par le nouveau plan pour l'emploi d'Obama, nettement plus audacieux et mieux pensé que je ne l'aurais cru. Il n'a certes pas l'audace du plan que je souhaiterais dans un monde idéal. Mais s'il est effectivement adopté, il devrait porter un sérieux coup au chômage.

Naturellement, il y a peu de chances qu'il soit adopté, étant donné l'opposition des républicains. Et il y a peu de chances que quelque chose soit fait pour aider les 14 millions d'Américains sans emploi. Ce qui est à la fois une tragédie et un scandale.
Le plan Obama prévoit 200 milliards de dollars de dépenses nouvelles (qui financeront en majorité des choses dont nous avons besoin, comme des écoles rénovées, des réseaux de transports, ou moins de suppressions de postes dans l'enseignement), et 240 milliards d'allégements fiscaux. Des sommes impressionnantes à première vue, mais qui en réalité ne le sont pas. Les effets persistants de la crise, depuis l'éclatement de la bulle immobilière et l'endettement excessif des ménages qui a suivi, créent chaque année un manque à gagner de quelque 1 000 milliards de dollars pour l'économie américaine ; or le plan Obama, qui ne portera pas tous ses fruits dès la première année, ne ferait que combler partiellement ce manque. Il est difficile de savoir, en particulier, si les baisses d'impôt stimuleront véritablement la consommation.
Pourtant, ce plan serait nettement mieux que rien, et certaines de ses mesures, dont l'objectif est précisément d'inciter à l'embauche, pourraient se révéler proportionnellement très bénéfiques au marché de l'emploi. Comme je l'ai dit, il est bien plus audacieux et mieux pensé que je ne m'y attendais. Il est évident que Barack Obama a parfaitement saisi l'ampleur du désastre sur le terrain de l'emploi.
Reste que son plan n'a guère de chance d'être adopté, en raison de l'opposition des républicains. Il faut souligner à quel point cette opposition s'est durcie au fil du temps, alors même que la détresse des chômeurs s'aggravait.
Début 2009, tandis que le nouveau gouvernement Obama essayait de faire face à la crise dont il avait hérité, les critiques venues de la droite s'axaient principalement autour de deux grandes lignes. Primo, les conservateurs estimaient qu'il fallait davantage recourir à la politique monétaire qu'à la politique budgétaire - autrement dit, que la lutte contre le chômage devait être laissée à la Réserve fédérale [en faisant marcher la planche à billets]. Secundo, les mesures budgétaires, selon eux, devaient plutôt prendre la forme d'allégements fiscaux que de programmes exceptionnels de dépenses.
Aujourd'hui en revanche, les républicains les plus en vue s'opposent aux allégements fiscaux, en tout cas s'ils profitent aux travailleurs américains plutôt qu'aux riches et aux entreprises.
Et ils s'opposent également aux mesures de politique monétaire. Lors du débat entre candidats républicains organisé le 7 septembre, Mitt Romney a déclaré que s'il était élu, il chercherait un successeur à Ben Bernanke, le président de la Fed, au motif notamment que ce dernier s'était efforcé de faire quelque chose (mais de façon insuffisante) contre le chômage. Et cela fait de Romney un modéré selon les critères républicains, puisque Rick Perry, son principal rival à l'investiture, a estimé quant à lui que Ben Bernanke méritait une "sacrée correction".
Autant dire qu'aujourd'hui, les républicains sont grosso modo opposés à tout ce qui pourrait venir en aide aux chômeurs. Mitt Romney a certes produit un "plan pour l'emploi" fort léché et ronflant, mais il ressemble plus à une liste de 59 points en forme de coquille vide - sans absolument rien, en tout état de cause, qui puisse justifier l'affirmation quasi mégalomaniaque selon laquelle il créerait pas moins de 11 millions d'emplois en quatre ans.
La bonne nouvelle, en somme, c'est qu'en se montrant plus audacieux qu'on ne s'y attendait, Barack Obama a sans doute créé un terrain favorable à un débat politique sur la création d'emplois. Mais au bout du compte, rien ne sera fait tant que les Américains n'exigeront pas que des mesures soient prises.

samedi 1 octobre 2011

Histoire de papiers aux Archives Nationales de Paris et Fontainebleau

Quatre volets consacrés au fichage, son utilisation à travers l'histoire, sont diffusés sur France Culture. Une balade au sein de l'exposition « Fichés ? » aux Archives nationales de Paris.

http://www.franceculture.com/podcast/4291965


L'exposition:

Exposition au musée - Hôtel de Soubise

Du 28 septembre au 27 décembre 2011
Fichés ? Photographie et identification du Second Empire aux années 1960
Archives nationales Paris et Fontainebleau (exposition relais)

http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/musee/musee-exposition-fiches-identification.html


Diaporama extrait de l'exposition: 

http://www.archivesnationales.culture.gouv.fr/chan/chan/musee/exposition-fiches/exposition-fiches-identification-diaporama.html

samedi 24 septembre 2011

Congédiée pour avoir dépassé les "limites"

LE MONDE DES LIVRES | 15.09.11 | 11h57

Les responsables de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), à Fontenay-sous-Bois, ont du mal avec le roman. Avec celui de Shumona Sinha, du moins : il se présente "comme une autofiction", estiment-ils, dans la lettre de récusation, adressée, le 2 septembre, au cabinet d'interprètes de la région parisienne qui emploie la romancière indienne.

Celle-ci se dit "surprise et déçue" de cette réaction. "Je ne pense pas que ce soit une juste lecture de mon roman. Faire de mon livre une autofiction ou un reportage sur leur institution est absurde", commente-t-elle.

Que l'Ofpra, pas plus que les demandeurs d'asile, ne soient cités nommément dans le texte, ne change rien à l'affaire, ont tranché les fonctionnaires : "La précision des descriptions (...) ne laisse aucun doute sur l'identité des organismes décrits" et la "confidentialité" censée protéger les entretiens est bafouée, puisque "exemples et extraits de récits des demandeurs d'asile occupent (...) une place de choix" dans le livre. Pire, expliquent-ils, mettant dans le même sac la narratrice et l'auteur : "Shumona Sinha exprime le mépris et la répulsion que lui inspirent les demandeurs d'asile, ce qui, déplorent-ils, convient particulièrement mal, dans une institution qui s'efforce de les traiter avec respect et dignité". Evoquant l'attirance de la narratrice d'Assommons les pauvres ! pour la belle Lucia, l'un des personnages importants du roman, les dirigeants de l'Ofpra n'hésitent pas à reprocher à l'auteur d'avoir décrit "une relation érotique fantasmée avec un officier de protection féminin, ce qui a été fort mal reçu" - pourquoi ce "féminin" et qui a "mal reçu" la chose ? Mystère...

"Limites à ne pas dépasser"

"Loin d'informer préalablement l'Office de son projet d'écriture, ce qui aurait permis de définir les limites à ne pas dépasser", concluent les fonctionnaires de Fontenay-sous-Bois, Shumona Sinha est passée outre et a "mis l'administration devant le fait accompli". Beaucoup s'en féliciteront : les jurys des prix Renaudot et Médicis ont, pour leur part, retenu le roman de Shumona Sinha dans leur première sélection.
 
Catherine Simon

Sortir de la déroute morale du sarkozysme

LEMONDE 

Je ne suis pas un militant politique, je n'ai aucune carte de parti et je n'ai jamais pris publiquement position dans une campagne électorale. J'ai une sensibilité de centre gauche qui m'a incité à voter François Bayrou et Ségolène Royal en 2007, et je garde toujours une liberté au-delà du clivage classique droite-gauche, en fonction de la personnalité des candidats et des enjeux de l'élection.

Si aujourd'hui je prends publiquement position pour un candidat, c'est parce que je suis convaincu que les enjeux sont d'une gravité exceptionnelle et que je ne vois qu'un seul candidat susceptible de les relever : François Hollande.

Parmi les nombreux défis pour la France dans les années à venir, trois me semblent particulièrement décisifs : la crise économique, financière et budgétaire, en grande partie liée à la conjoncture internationale ; la crise sociale qui découle d'une paupérisation accrue d'une partie importante de la population et d'un accroissement des inégalités ; la crise du politique au sens noble, consécutive à une perte du sens de l'intérêt collectif et du bien commun.

Le premier défi exige rigueur budgétaire et volontarisme politique pour mieux encadrer les dérives financières. Le second impose un effort de meilleure répartition des richesses, à travers notamment une réforme fiscale profonde et juste. Le dernier passe par un retour de la confiance des Français dans leurs dirigeants, qui doivent donner l'exemple d'une éthique forte et non partisane.
Le bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy est mitigé sur les questions économiques. Même si elle a été mal négociée, il faut mettre à son actif une première et nécessaire réforme du système des retraites que la gauche n'a jamais eu le courage d'entreprendre. Après avoir laissé courir l'endettement, il vient de faire marche arrière et se pose désormais en champion de la rigueur budgétaire.

Il est toutefois regrettable qu'aucun effort significatif n'ait été fait pour encadrer les dérives de la spéculation financière. Le bilan du président est en revanche désastreux sur les deux points suivants. Malgré de nombreuses promesses et des déclarations fracassantes, les inégalités n'ont cessé de croître et sa politique n'a surtout visé qu'à protéger les plus riches.
Mais c'est sur le dernier point que je serais le plus critique : jamais un président n'a autant mis à mal la morale publique, l'équité des institutions, la noblesse de la politique. Nicolas Sarkozy s'est comporté en chef de clan et non en président de tous les Français ; il a méprisé le pouvoir judiciaire .
Dès les premiers jours de son quinquennat, il a montré une fascination indécente pour l'argent et le clinquant, tout en expliquant aux Français qu'ils devaient faire des efforts en vue du bien commun. Il a instrumentalisé les peurs - notamment celles des étrangers et de l'islam - pour servir de bas calculs électoraux, fragilisant davantage la cohésion nationale etc.

Bref, il a grandement contribué à cette perte de confiance des Français envers leurs dirigeants et à la crise du politique. Or, comme le rappelait déjà Confucius il y a 2 500 ans, les dirigeants ne peuvent demander au peuple d'être juste et vertueux s'ils n'en donnent eux-mêmes l'exemple.

Si Nicolas Sarkozy a perdu toute crédibilité pour répondre aux grands défis qui nous attendent, que penser des principaux autres candidats à l'élection présidentielle de 2012 ? François Bayrou a toujours prôné rigueur budgétaire, justice sociale et moralité publique, mais son attitude trop solitaire et son refus d'alliance claire ne lui permettra sans doute jamais d'être élu.

Jean-Louis Borloo a un discours assez proche, mais a été trop longtemps au sein du gouvernement pour être crédible comme véritable acteur de rupture avec le sarkozysme. Ségolène Royal est trop imprévisible et nul n'a envie de voir se reproduire le scénario de la présidentielle de 2007.
Martine Aubry a de nombreux atouts, notamment sur le plan social et moral, mais elle semble trop liée à la gauche de la gauche pour pouvoir être la présidente de tous les Français et appliquer une politique économique réaliste.

J'ai lu avec attention, depuis six mois, les discours et les projets de François Hollande, homme dont j'ai par ailleurs toujours apprécié les qualités humaines. Lui seul me semble, aujourd'hui, capable d'allier responsabilité, générosité, droiture, et de susciter un large rassemblement des Français en vue d'un nouvel élan, qui demandera à tous, dans le contexte très difficile que nous vivons, foi en l'avenir, confiance dans ses dirigeants et souci du bien commun. 

François Hollande n'est pas un homme providentiel, mais tout simplement l'homme de la situation, et c'est déjà beaucoup.

Frédéric Lenoir, philosophe et écrivain, producteur à France Culture

Renouer avec le progrès

Le Monde, 22 Septembre 2011

par Axel Kahn, généticien, président de l'université Paris-Descartes


Les femmes et les hommes des Lumières ne doutaient guère que la mobilisation de l'intelligence humaine, de la science et de la technique assurerait un progrès de la prospérité des nations et des conditions du bonheur de l'humanité. Les luttes sociales en étaient, à défaut, une garantie. Or qu'entend-on aujourd'hui ? Que la gravité de la crise et les périls qui s'accumulent exigent de chacun des sacrifices, des abandons d'avantages conquis grâce au progrès et à la mobilisation de nos pères. Tout optimisme du progrès serait devenu caduc, l'homme aurait cessé d'en être le bénéficiaire pour devoir se mettre au service d'une logique techno-scientifique et financière dont toute finalité humaniste a été gommée.

C'est ce qui explique en partie la suspicion générale en laquelle nos concitoyens tiennent la notion de progrès. Elle renvoie en effet l'image d'un espoir déçu, puisque nos contemporains sont, à l'inverse de leurs prédécesseurs depuis le temps des Lumières jusqu'au XXe siècle, enclins à penser que leurs enfants et petits-enfants connaîtront des conditions d'existence moins favorables que les leurs. De plus, un développement technique et économique dépourvu de finalité autre que le développement lui-même et la création associée de valeurs numéraires fait peser une menace sur l'environnement et tend à accroître les inégalités plutôt qu'à les réduire. Une société du "toujours plus" ou le quantitatif étouffe la question de la qualité des conditions de vie, ici et maintenant, au loin et pour les générations futures, n'incite en effet guère à l'optimisme. Si on ajoute à cela les craintes ressenties d'un progrès techno-scientifique peu soucieux de la dimension humaine, on comprendra le peu d'appétence des citoyens pour ce concept.

Nos sociétés sont en crise, la crise du progrès en constitue l'une des facettes. Et pourtant ! Quel bel idéal que celui de mobiliser la raison et la créativité humaines au profit des siens et des autres. Tout dans le passé démontre que c'est possible, à condition de s'en fixer l'objectif. La magnifique épopée du pasteurisme et de la médecine, l'éducation dispensée par les "hussards noirs" de la République en témoignent entre maints autres exemples. C'est par conséquent un progrès sans projet humaniste explicite, y compris écologique, qui a cessé d'être crédible, non pas l'ambition collective de mobiliser les efforts afin de créer un monde plus accueillant.
Une telle ambition est une condition essentielle pour affronter la crise. Il ne sera en effet pas possible de mobiliser l'énergie des citoyens dans le but de sauver un système de cupidité sans limite utilisant les découvertes de la science et les outils techniques et financiers pour aggraver sans fin les inégalités et endommager la planète. En revanche, les femmes et les hommes ont démontré dans l'histoire qu'ils savaient accomplir des prodiges dans le but d'édifier la société de leurs voeux, quels que fussent les adversaires à vaincre.

Sans enthousiasme d'un progrès refondé, humaniste, il n'y aura pas de victoire durable sur la crise dans laquelle se sont enfoncés la plupart des pays développés. Sans analyse lucide et dépourvue de complaisance des mécanismes qui conduisent à la grave crise et identification des responsabilités en cause, il n'y aura pas de plan crédible pour en sortir de façon durable.

Réalisme, ambition, humanisme et progrès sont, par conséquent, des mots-clés de l'action de la ou du futur(e) président(e) de la République. Martine Aubry est la seule des candidat(e)s à l'élection présidentielle à se les être appropriés, c'est pourquoi j'appelle tous ceux qui partagent ces valeurs et ces objectifs à la soutenir.

Arnaud Montebourg, le seul antilibéral

Le Monde, 22 Septembre 2011

Dans un parti, le principe d'une primaire ouverte est une mauvaise chose : à quoi bon un parti si son leader est choisi en dehors de lui dans une nébuleuse de gauche où toutes les motivations sont possibles, y compris les plus mauvaises - choisir le pire en face pour conserver les chances de celui qu'on soutient par ailleurs à gauche ? Mais ce principe a été préféré aux congrès dans lesquels les idées peuvent s'opposer, les forces se mesurer, les alliances se constituer. Dont acte.
On sollicite le peuple de gauche - j'en suis : j'irai donc. Je ne suis pas socialiste, loin de là. Ma gauche idéale est proudhonienne. Mais l'idéal ne fait pas la loi, il indique une direction. Le réel politique français est simple : dans la configuration de la Ve République, tout a été fait pour évincer le minoritaire et créer une majorité sur le mode bipolaire - au sens mathématique et non clinique du terme...
Depuis François Mitterrand en 1983 (le tournant de la rigueur), le choix oppose désormais une gauche libérale, la sienne, et une droite libérale. Gauche et droite antilibérales se trouvent donc reléguées dans les marges. Elles servent de force d'appoint.
Ma gauche est antilibérale. Et je suis unitaire : seule l'union des gauches antilibérales peut faire de telle sorte que, dans un deuxième tour, la gauche capable de gagner ne soit pas celle qui a créé l'euro, le traité de Maastricht et accéléré la paupérisation en Europe, mais une gauche ayant le souci des pauvres, des oubliés, des sans-grade, des victimes du libéralisme, des femmes, des chômeurs, des jeunes sans emploi.
Comme jadis on crut, avec Jean-Paul Sartre, que le marxisme était l'horizon indépassable de l'époque, l'élite ayant pignon sur rue dans les médias psalmodie sans relâche que le libéralisme constitue un même horizon indépassable. C'est faux. Le libéralisme est une idéologie dont l'utopie fait des dégâts considérables avec des victimes et des morts jamais comptabilisés - les suicides, l'alcoolisme, la drogue, la violence, les antidépresseurs, la délinquance, la criminalité en procèdent largement.
Cette religion aussi sotte que le marxisme en son temps affirme que, le marché faisant la loi, une régulation naturelle s'ensuit qui, à terme, produit le bonheur et la prospérité de tous. Or, chacun le voit bien, le marché qui fait la loi, c'est la dictature de l'argent et le règne des mafias. Le jardin promis accouche de la jungle et non d'un Versailles entretenu par une main invisible, avatar déiste des libéraux du XVIIIe siècle.
Tous les candidats à la primaire socialiste, sauf un, communient dans cette religion libérale. On peut bien essayer de chercher des différences entre les six prétendants, on ne trouvera que des looks à opposer - François Hollande l'a bien compris qui annonce s'être "préparé" à diriger la France en renonçant à son humour et en faisant un régime alimentaire ! Un programme subliminal pour la nation : arrêter de rigoler et se serrer la ceinture...
Aujourd'hui, avec la logique libérale, le marché fait la loi sur la totalité du globe. Désormais les choses sont simples et nous n'avons le choix qu'entre deux hypothèses : soit on persiste dans la religion libérale, dès lors, il faut accepter une compétition universelle avec le travail des enfants, des vieillards, des malades, des femmes, des valides, tous mobilisés dans ces bidonvilles de la production planétaire qui pullulent en Chine, en Inde, au Maghreb.
A partir de ce moment, il nous faut dire adieu à la protection sociale française (la Sécurité sociale, la retraite), à l'éducation nationale gratuite, laïque et obligatoire, au service public (la poste, la SNCF), à un mode de vie (les loisirs, la durée du temps de travail, les congés, les infrastructures culturelles).
Soit on sait que le libéralisme est une utopie concrète et dangereuse et l'on opte pour une gauche antilibérale, autrement dit une gauche de gauche. Dans la primaire socialiste, seul Arnaud Montebourg campe sur cette position. S'il était le candidat du Parti socialiste, lui seul obtiendrait une alliance avec le Front de gauche (pour lequel je voterai au premier tour de la présidentielle) qui a réussi, déjà, à enclencher une logique unitaire avec le Parti de gauche, le PCF et la Gauche unitaire.
Ce qui m'intéresse est moins la somme de ces trois composantes que la dynamique obtenue. Arnaud Montebourg pourrait contribuer à cristalliser cette gauche antilibérale susceptible de faire une première révolution : se retrouver au second tour de l'élection présidentielle.
Michel Onfray, philosophe, fondateur, en 2002, de l'Université populaire de Caen

Shumona Sinha et la trahison de soi

LE MONDE DES LIVRES | 15.09.11


Shumona Sinha, auteure d'"Assommons les pauvres !"
Shumona Sinha, auteure d'"Assommons les pauvres !" TEMPS MACHINE 

C'est à Fontenay-sous-Bois, dans le Val-de-Marne, tout près du périphérique et de la gare RER, que se trouve le bâtiment abritant les bureaux de l'Ofpra - l'Office français de protection des réfugiés et apatrides. Là, derrière le verre fumé, chacun des demandeurs d'asile qui se croisent par dizaines tous les jours raconte son drame à un "officier de protection" chargé de constituer son dossier.

C'est lui qui est chargé d'établir la vérité, lui, mais aussi et surtout, l'interprète. Ce dernier est originaire du même pays que le demandeur. L'Ofpra y voit une compétence supplémentaire. Familier des codes culturels, il sera mieux à même de déceler les sous-textes, ambiguïtés et mensonges susceptibles d'émailler la déposition du candidat à l'exil : parce que la vérité semble à ce dernier trop complexe ou trop invraisemblable à expliquer, parce qu'il n'a pas le niveau intellectuel pour le faire ou que le trauma est encore trop violent ou, tout bonnement, parce qu'il ne cherche qu'à fuir la misère ou un voisin qui veut sa peau. Certes, comme l'a spectaculairement rappelé Nafissatou Diallo (la plaignante dans l'affaire DSK), arranger la vérité sur telle ou telle persécution ne signifie pas que des persécutions réelles n'ont pas eu lieu ; mais il se peut aussi qu'elles soient imaginaires. C'est tout cela que l'interprète doit "traduire", conscient que de sa traduction dépendra que le dossier de l'exilé soit accepté ou rejeté.
Le piège qui le guette est donc infernal : plus il va faire ce pourquoi on le paye, autrement dit plus il va s'enfoncer dans la zone grise de la vérité et percevoir les faux-semblants de son ex-compatriote, et plus il va lui falloir prendre parti entre le récit de ce dernier et les critères juridico-administratifs d'un pays d'accueil qui, désormais, est aussi le sien. Ce seul choix le renvoie immanquablement à son origine, mais sur le mode de la trahison.
Tel est le point de départ d'Assommons les pauvres !, roman aussi étonnant par le choix de son sujet que par la langue et l'énergie sauvages qu'y déploie son auteur, Shumona Sinha. Avant d'en être congédiée aux lendemains de la publication de son livre, Sinha gagnait elle-même sa vie à l'Ofpra comme traductrice. Elle est née en 1973 à Calcutta, où elle a reçu en 1990 le Prix du meilleur poète du Bengale et où elle a vécu jusqu'à son arrivée à Paris, en 2001, pour y suivre des études littéraires à la Sorbonne. Emigration peu commune, donc (la plupart de ses compatriotes aspirants écrivains choisissant plutôt la Grande-Bretagne ou les Etats-Unis) et, aussi, émigration tardive. Mais "qu'est-ce qui est tôt et qu'est-ce qui est tard ?", rétorque par avance l'anonyme narratrice du roman, dans lequel l'Ofpra n'est jamais nommé. "Je peux passer ma vie ici sans appartenir à ce pays." N'appartenir à rien, "détruire toute forme de dépendance et se sentir libre dans cet état de destruction" : tel le mot d'ordre qu'elle s'est fixé, comme elle l'explique au flic chargé de son interrogatoire, après que, dans une crise de rage énigmatique, elle a cassé une bouteille sur le crâne d'un immigré.
Le geste n'est pas neuf, le titre du livre non plus. Tous deux viennent d'un poème en prose de Baudelaire qui raconte, avec sarcasme, exactement la même histoire : comment, après plusieurs jours passés dans sa chambre entouré de livres "à la mode" traitant "de l'art de rendre les peuples heureux, sages et riches, en vingt-quatre heures", le poète se rue hors de chez lui pour, en une sorte de pré-fight club punk, démonter la tête d'un mendiant qui lui rend vite coup pour coup.
Sinha reprend ce motif et le traduit, c'est le cas de le dire, dans le contexte qui est le sien : celui du déracinement, de la perte identitaire. Sauf qu'il s'agit ici d'une perte que sa narratrice a voulue, "l'aboutissement d'un projet lent, rien à voir avec une obligation familiale ni professionnelle". Guidée par "l'éblouissement", "l'ivresse" des horizons tant littéraires que géographiques, elle a en effet choisi de quitter son pays, bazardant au passage origines, famille et héritages, pour une vie neuve "portée par une langue étrangère". Et ce que l'auteur fait de cette langue, en l'occurrence le français, est, en dépit d'un léger maniérisme, le plus souvent remarquable. C'est par la puissance poétique de ses phrases que Sinha porte à incandescence le monde défait qu'elle décrit.
Cette libération a cependant un prix : pour parvenir à ce qu'elle veut, la narratrice rejette tout ceux qui, autour d'elle, ne tendent pas vers ce même horizon, ceux qui du même coup chutent, selon elle, "irrémédiablement dans la misère spirituelle". Elle adopte en d'autres termes les tics des nouveaux riches - fussent-ils ceux de la culture. "Vous voulez dire que vous êtes capable de haïr ceux qui sont restés au bas de l'échelle ?", lui demande le flic, qui ne s'y trompe pas.
Dans la suite du livre, qui retrace l'évolution de la narratrice vers le geste fatal, toute l'ironie consiste à mettre quelqu'un d'aussi intransigeant dans une situation de compromis permanent. Traductrice, l'héroïne doit, pour gagner sa vie si "neuve", se confronter chaque jour au miroir de ce qu'elle a rejeté - et qui lui revient comme un spectre, comme un défunt visage d'elle-même dans le visage des exilés. Or, ces hommes, puisque la majorité des requérants sont de sexe masculin, n'ont pas choisi le voyage, contrairement à elle. "Rabougris, difformes, borgnes, entassés les uns sur les autres dans les sous-sols", ainsi qu'elle les voit, ils s'acharnent à "s'enraciner dans une terre qu'ils n'aiment pas mais qu'ils désirent".

Aller où l'on veut
Sinha ici cherche moins la description sociale que la typologie d'un enfer, celui d'une fraternité haineuse, unissant sur un même territoire en déréliction l'interprète et les interprétés, la voyageuse volontaire et les déplacés, celle qui a voulu s'envoler et ceux qui, de par leur seule présence, la tirent vers le bas. Certes, le portrait qu'elle fait des réfugiés n'est pas souvent charitable. Mais c'est qu'ils n'ont à lui offrir que des histoires à demi fausses et la nostalgie de l'ordre qu'ils viennent de fuir : "Dans le bon vieux temps, celui qui avait précédé toutes ces péripéties de mer en mer et de bureau en bureau, quand les hommes qui cultivaient le riz et vendaient des épices rentraient chez eux sans devoir montrer des milliers de papiers, ils auraient donné une taloche à la femme qui leur aurait parlé la tête haute (...)." Rien de pire, pour elle, que cette reconnaissance obligée, cette identité retrouvée, imposée par le pays où elle croyait trouver l'ailleurs.
Une citation de Pascal Quignard en exergue rappelle que, pour les Grecs anciens, le mot liberté (eleutheria) définissait le privilège d'aller où l'on veut, privilège commun aux humains et aux bêtes sauvages. Mais comment aller où que ce soit dans ce monde en définitive clos, car global, où la circulation remplace le voyage ? Où la rencontre se confond avec l'accident ? Comment tout quitter dans un monde où plus aucune place n'est un lieu - un monde sans territoire - ? Un monde où les récits des exilés sont "retouchés ici et là pour faire authentiques" et où, croyant échapper, on retombe encore et toujours sur la triste domesticité de soi-même ? Un monde où, nous dit Shumona Sinha, pour aller vers l'autre, la collision et l'agression sont l'unique chemin, le seul geste qui reste. Et le labyrinthe, la seule demeure.

Marc Weitzmann, écrivain

samedi 10 septembre 2011

Peurs en série

Ce sont des images hachées, heurtées par un mouvement de panique. Des badauds levant les yeux au ciel, cependant qu'une inconnue hurle au vidéaste amateur : " Il se passe quelque chose, je ne sais pas ce que c'est. Mon Dieu ! Cours ! Lâche la caméra et cours !" Suit un flash-back : des passagers embarquent à Miami à bord d'un avion de tourisme qui sera détourné de sa -destination.
Eveillant un sentiment de déjà-vu, ces deux séquences inaugurent "The Event" que Canal+ diffusera à compter du 22 septembre. La similitude n'est pas fortuite. Ce feuilleton, sorte de "24 heures chrono" mâtiné de fantastique, est la dernière mouture en date des séries conspirationnistes poussées sur les ruines de Ground Zero. Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, le traumatisme national qu'a vécu l'Amérique du Nord continue de hanter l'imaginaire des scénaristes.
Innombrables évocations dans les dialogues, reconstitutions, person-nages traumatisés ou meurtris pour avoir perdu des proches ce jour-là ("Rubicon") : jamais un événement historique n'aura été si vite, si abondamment représenté et commenté de manière fictionnelle. En témoigne la base de données et d'analyses de 1 300 oeuvres (livres et films) recensée par le Lower Manhattan Project (LMP), un programme de recherches universitaires lancé au Canada fin 2007.
RÉACTIVITÉ SANS PRÉCÉDENT D'HOLLYWOOD
" Nous avons été intéressés par la présence de plus en plus soutenue du 11-Septembre dans le roman et le cinéma, sans compter qu'on entendait qu'il marquait le début du XXIe siècle, explique le chercheur Bertrand Gervais. Phrase qui tombait sous le sens et que personne ne songeait critiquer. Une telle assertion, simplificatrice à l'excès, nous a mis sur la piste d'un processus de mythification : un récit simplifié (un combat fortement polarisé, nous contre eux, les bons contre les méchants), à caractère identificatoire fort (l'événement nous définit), accepté de tous (si on oublie les thèses du complot) et établi comme une vérité. Ce sont les éléments d'un mythe."
Dès le 3 octobre 2001, l'épisode Isaac & Ishmael de la série "West Wing" ("A la Maison Blanche"), tourné en un temps record, s'en fit l'écho. L'on y voyait un proche collaborateur du président discourir sur le terrorisme devant un parterre de lycéens en visite à la Maison Blanche. Pareille démarche pédagogique fut rare tant il est vrai que les attentats relancèrent plutôt à Hollywood les drames compassionnels, les films catastrophe et les séries d'espionnage.
UNE CULTURE DE LA PEUR
Une fois passée la sidération provoquée par la vue des avions percutant les tours jumelles, l'effondrement de celles-ci dans un nuage de cendres aussi gros d'un champignon atomique, la fabrique des images hollywoodiennes a tourné à plein régime, qu'il s'agisse de collecter des témoignages, de reconstituer une partie des événements (Vol 93 , Cellule Hambourg produit par la chaîne anglaise Channel 4 en 2004), d'en montrer les racines ("Destination 11 septembre") ou les effets du Patriot Act. Cette réactivité sans précédent s'explique, selon Bertrand Gervais, par le fait que l'événement, circonscrit dans le temps, correspond à la durée d'un blockbuster, et que, comparé à la guerre du Vietnam, " il est beaucoup plus facile, du moins à un premier niveau, de déterminer dans le cas du 11-Septembre les victimes et les agresseurs, le sens, la portée et les conséquences des attaques". Si les attentats perpétrés par Al-Qaida ont marqué une rupture géopolitique majeure, le choc qu'ils ont causé s'est inscrit dans une culture de la peur aux Etats-Unis, imagée depuis les années 1950 par les réalisateurs de science-fiction. A l'écran, le danger est souvent venu du ciel : soucoupes volantes annonciatrices d'apocalypse, aliens aux visées destructrices, missiles de la guerre froide promettant l'anéantissement.
Dans , un documentaire américain de 2011, Steven Spielberg avoue qu'il n'aurait jamais fait Rencontre du troisième type et E.T. : " Je pense qu'après le 11-Septembre, j'ai perdu un peu de mon innocence. L'inconnu n'est peut-être pas aussi bienveillant que ça." Aux espions de l'Est, aux communistes armés de la bombe nucléaire, au fantasme de cinquième colonne, a succédé à l'écran, jusqu'à y proliférer, la figure du terroriste, de l'ennemi invisible, des cellules dormantes.
" A partir de 2002, nota l'historienne Olivia Brender dans une étude publiée en 2007 par l'institut Pierre Renouvin, les personnages d'"Arabes" se multiplièrent dans les séries télévisées. Si, par le nombre d'intrigues où des Arabes furent suspectés à tort d'être des terroristes, la fiction télévisée hollywoodienne sembla assumer un rôle pédagogique en combattant les clichés qu'avaient pu faire naître les attentats du 11-Septembre, force est de constater qu'elle participa insidieusement à alimenter la peur à l'égard des Arabes vivant sur le sol américain. (...) Par sa seule présence physique, le personnage "arabe" crée un danger potentiel."
DOUTE ET PATRIOTISME
Exemple le plus significatif : les multiples saisons entre 2001 et 2010 de "24 heures chrono" où Jack Bauer (Kiefer Sutherland), agent de l'unité antiterroriste, pourchassa inlassablement les ennemis de l'Amérique. La quatrième saison de cette série créée par un républicain militant, déclencha une vive polémique aux Etats-Unis, sur l'apologie et la banalisation de la torture. D'autant que la Fox, qui diffusait "24" aux Etats-Unis, était une chaîne conservatrice soutenant jusqu'à la propagande la politique de Georges Bush.
Par son rythme, sa violence, la force de frappe de ses rebondissements, cette série a durablement marqué les esprits. Au point que le meurtre d'Oussama Ben Laden, après l'assaut conduit par les forces spéciales américaines le 2 mai dernier dans la ville d'Abbottabad au nord du Pakistan - sujet du prochain film de Kathryn Bigelow (Démineurs) -, semble tiré d'un épisode de "24 heures".
La menace terroriste post 11-Septembre s'est greffée sur des genres très divers. Elle constitue la trame de la série paranormale "Fringe" (TF1), du feuilleton paranoïaque "Rubicon" (Orange Cinémax, 6 septembre, 20 h 40) et de la deuxième saison de "The Killing" (Arte, 6 septembre). " Les talibans ne cessent de se renforcer. Parfois, au sein d'une démocratie, on est contraint d'oublier la démocratie afin de se battre et de défendre la démocratie", entend-on dans ce thriller en dix épisodes où l'engagement du Danemark en Afghanistan aux côtés de l'armée américaine sert de toile de fond.
Après le 11-Septembre et la guerre en Afghanistan, deux perspectives se sont ouvertes aux scénaristes : dépeindre une Amérique qui doute, traversée par une perte de confiance (séries conspiration-nistes, type "Alias") ou renforcer le patriotisme en suggérant la victoire morale des Américains. Tel fut le ressort de "Rescue Me : les héros du 11- Septembre", hommage rendu aux pompiers, présentés comme des héros ordinaires et promus représentants d'un pays endeuillé qui retrousse ses manches et participe à la reconstruction. Même démarche chez Oliver Stone qui signa, cinq ans après le drame, World Trade Center, l'adaptation fidèle de l'histoire de deux policiers ayant survécu à la catastrophe. Cela, vingt ans après Platoon, son film sur la guerre du Vietnam. Chez les spectateurs, le symbole de la chute - silhouettes tombant des gratte-ciel, et l'Amérique de son piédestal - reste indissolublement associé au 11-Septembre. Par persistance rétinienne, l'événement aura brouillé les frontières entre réel et fiction et même passé et présent. Au point, par exemple, de nous faire lire autrement des images sans lien avec celui-ci.
Difficile, par exemple, de regarder le générique de la série "Mad Men" où un homme en costume cravate chute interminablement d'un immeuble sans que se superpose l'image des personnes qui, ce jour-là, se sont défenestrés du haut des tours du World Trade Center. Les ondes de choc du 11-Septembre se font toujours sentir.
Macha Séry

Ben Laden, secret de famille de l'Amérique

LEMONDE.FR | 09.09.11 | 12h50

Après les inadmissibles attentats-suicides qui ont frappé le Pentagone et le World Trade Center, un présentateur du journal télévisé déclarait le 17 septembre sur la chaîne américaine Fox : " Il est rare que le bien et le mal se manifestent aussi clairement qu'ils l'ont fait mardi dernier. Des gens que nous ne connaissons pas ont massacré des gens que nous connaissons - et ils ont commis leurs actes avec une jubilation pleine de mépris. " Puis il a craqué et fondu en larmes.

Voilà le hic : l'Amérique est en guerre contre des gens qu'elle ne connaît pas (parce qu'ils ne passent pas souvent à la télévision). Le gouvernement n'avait pas encore réussi à identifier précisément son ennemi, ni même commencé à cerner sa nature, que déjà, à grand renfort de publicité et de rhétorique douteuse, il se hâtait de concocter une "coalition mondiale antiterroriste" et mobilisait son armée, sa force aérienne, sa marine, ses médias pour les engager dans la bataille.

Le problème, c'est que l'Amérique, une fois partie en guerre, ne saurait décemment rapatrier ses troupes sans qu'il y ait eu, de fait, une guerre. Si elle ne trouve pas son ennemi, il lui faudra en fabriquer un, ne serait-ce que pour calmer la fureur de l'opinion publique. La guerre va acquérir une dynamique, une logique et une justification qui lui appartiendront en propre et feront perdre de vue ses mobiles initiaux.

Mû par la colère, le pays le plus puissant du monde renoue d'instinct avec un réflexe ancestral pour livrer un nouveau type de guerre. Mais en matière de défense nationale, ses navires aérodynamiques, ses missiles de croisière, ses avions de combat F-16 ont soudain l'air d'antiquailles encombrantes.

Son arsenal de bombes nucléaires, qui tenait lieu de force de persuasion, ne vaut plus son pesant de ferraille. Cutters, canifs et froide colère sont les armes de la guerre au XXIe siècle. Rien de plus facile à crocheter que la colère. Elle passe la douane sans attirer l'attention, elle échappe au contrôle des bagages.

Contre qui l'Amérique se bat-elle ? Le 20 septembre, le FBI faisait part de ses doutes quant à l'identité de certains pirates de l'air. Le même jour, George W. Bush déclarait savoir exactement qui étaient les terroristes et quels gouvernements les soutenaient. On aurait dit qu'il avait des informations dont ne disposaient ni le FBI ni la population américaine.

Pour des raisons stratégiques, militaires et économiques, George W. Bush doit à tout prix persuader l'opinion publique que ce sont les valeurs nationales de la liberté et de la démocratie qui sont visées, ainsi que le mode de vie américain. Message facile à colporter dans l'atmosphère de chagrin, d'indignation et de colère qui règne actuellement. Cependant, à supposer que le contenu en soit vrai, on peut légitimement se demander pourquoi ce sont les symboles de la suprématie économique et militaire américaine (le World Trade Center et le Pentagone) qui ont été pris pour cibles. Pourquoi pas la statue de la Liberté ? Ne peut-on alors émettre l'hypothèse que la sombre colère à l'origine des attentats n'a pas pour source la liberté et la démocratie américaines, mais le soutien et l'engagement exceptionnel des Américains pour des causes radicalement opposées : pour le terrorisme militaire et économique, l'insurrection, la dictature armée, le fanatisme religieux, le génocide impensable (hors des frontières du pays) ?

Touchée par des pertes récentes, la majorité de la population doit avoir du mal à regarder le monde en face, les yeux embués de larmes, et n'y rencontrer que ce qu'elle peut interpréter comme de l'indifférence. Mais ce n'est pas de l'indifférence. C'est juste une intuition. Une absence de surprise. La conscience lasse que tout finit par se payer. Les Américains doivent savoir qu'ils ne sont pas en cause, mais que c'est la politique de leur gouvernement qui attise la haine. Ils ne peuvent pas un instant douter qu'ils sont partout bien reçus, eux et leurs musiciens extraordinaires, leurs écrivains, leurs acteurs, leurs athlètes impressionnants, leur cinéma. Immense a été la peine de l'Amérique face aux événements ; immense aussi, la dimension publique de cette peine. Mais de là à penser qu'elle pourrait modérer ou nuancer l'angoisse, ce serait grotesque.

Toutefois, il serait également regrettable que le pays, au lieu d'en profiter pour tenter d'expliquer les événements, saisisse l'occasion pour usurper la souffrance du monde entier, pour pleurer et venger la souffrance qui le concerne seul. Car dans ce cas c'est à nous autres qu'il reviendrait de poser les vraies questions et de prononcer les mots cruels. Pour nos douleurs, pour notre retard, nous serions haïs, ignorés, peut-être même enfin réduits au silence.

Le monde ne saura sans doute jamais pourquoi les pirates de l'air ont dirigé les avions vers les immeubles qu'ils ont percutés. Ils n'avaient que faire de la gloire. Tout ce que nous savons, c'est que la croyance en ce qu'ils faisaient surpassait de loin l'instinct naturel de survie, le désir humain de laisser un souvenir de soi. Presque comme si leurs actes marquaient la limite inférieure en deçà de laquelle ils ne pouvaient exprimer leur immense fureur. Des actes qui ont fait voler en éclats le monde tel que nous le connaissions. Qui, en l'absence d'informations, vont être lus par les hommes politiques, les commentateurs et les écrivains (dont je suis) à la lumière de leurs propres opinions et de leurs propres interprétations. Cette réflexion, cette analyse du climat politique où ont eu lieu les attentats ne peuvent être que bonnes à prendre.

Il n'est pas superflu de procéder à quelques éclaircissements. Et de se demander par exemple : à qui va bénéficier cette "justice sans limites", cette "liberté immuable" ? L'Amérique déclare-t-elle la guerre au terrorisme en Amérique ou au terrorisme en général ? Que s'agit-il de venger au juste ? La mort tragique de près de 6 000 personnes, la disparition de 1,4 million de mètres carrés de bureaux à Manhattan, la destruction d'une partie du Pentagone, la perte de plusieurs centaines de milliers d'emplois, la faillite potentielle de quelques compagnies aériennes ? Ou bien les enjeux sont-ils plus vastes ?

En 1996, interrogée par Leslie Stahl sur sa réaction devant la mort de 500 000 enfants irakiens après les sanctions économiques américaines, Madeleine Albright, alors ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU, répondait sur CBS que c'était "un choix très difficile" mais que, tout compte fait, "nous pensons que le prix en vaut la peine". A-t-elle été renvoyée de son poste pour avoir tenu pareils propos ? Pas du tout. Elle a continué à parcourir le monde, à représenter les opinions et les aspirations du gouvernement américain. Plus grave encore, dans les circonstances actuelles : les sanctions contre l'Irak n'ont pas été levées. Des enfants continuent à mourir. Nous y voilà. Un distinguo peu subtil oppose la civilisation et la sauvagerie, le "massacre d'innocents" (ou, si l'on préfère, "le heurt des civilisations" ) et les "dommages de guerre". Pure sophistique, délicate algèbre de la "justice sans limites" ! Combien faudra-t-il de morts irakiens pour améliorer le monde ? Combien de morts afghans pour un seul mort américain ? Combien d'enfants morts pour un seul homme mort ? Combien de cadavres de moudjahidins pour le cadavre d'un seul banquier d'affaires ?
La coalition des superpuissances mondiales resserre son étau sur l'Afghanistan, l'un des pays les plus pauvres qui soient, l'un des plus sinistrés, des plus déchirés par la guerre. Les talibans au pouvoir y offrent un abri à Oussama Ben Laden, tenu pour responsable des attentats du 11 septembre. Faut-il décimer l'ensemble de la population en guise de réparation ? L'économie est chamboulée. Et le problème qui se pose à une armée d'envahisseurs, c'est en réalité que le pays ne possède aucun des signes ou des repères conventionnels à pointer sur la carte : ni bases militaires, ni complexes industriels, ni usines de traitement de l'eau. Les exploitations agricoles se sont transformées en charniers, la campagne est jonchée de mines antipersonnel - au nombre de 10 millions, selon les estimations les plus récentes. L'armée américaine devrait donc commencer par déminer le terrain et par construire des routes pour frayer une voie à ses soldats.

Contemplons-la, la "justice sans limites" au XXIe siècle : des civils mourant de faim en attendant d'être tués. Aux Etats-Unis, on a grossièrement parlé de "ramener l'Afghanistan à l'âge de pierre en le bombardant". Quelqu'un aurait-il l'amabilité d'annoncer qu'il n'est pas besoin de l'y ramener, qu'il y est déjà ? Peut-être que les Américains ne savent pas très bien où se trouve l'Afghanistan, mais cela n'empêche pas le gouvernement américain et l'Afghanistan d'être de vieux amis. En 1979, après l'invasion soviétique de l'Afghanistan, la CIA et l'ISI (InterServices Intelligence : les services de renseignement pakistanais) ont lancé la plus grande opération indirecte de la CIA depuis la guerre du Vietnam. Leur but ? Canaliser l'énergie de la résistance afghane et l'enrôler dans une guerre sainte, un djihad islamique qui dresserait contre le régime communiste les pays musulmans de l'Union soviétique et finirait par l'ébranler.

Au fil des ans, par l'intermédiaire de l'ISI, la CIA a financé et recruté, dans quarante pays musulmans, des dizaines de milliers de moudjahidins extrémistes qui ont servi de soldats dans cette guerre que livrait l'Amérique par pays interposés. La grande masse d'entre eux ne savaient pas qu'ils se battaient pour l'Oncle Sam. (Mais l'ironie veut que l'Amérique n'ait pas su non plus qu'elle finançait une future guerre contre elle-même.)

En 1989, saignés à blanc par dix années de conflit sans relâche, les Russes se sont retirés, laissant derrière eux une civilisation en ruine. La guerre civile s'est poursuivie de plus belle dans le pays. Le djihad s'est étendu à la Tchétchénie, au Kosovo, puis au Cachemire. La CIA a continué à envoyer des fonds et du matériel militaire, mais, vu l'ampleur des frais généraux, il a fallu trouver encore plus d'argent. C'est alors que les moudjahidins, prétextant un "impôt révolutionnaire", ont donné l'ordre aux paysans de planter de l'opium. Sous la protection de l'ISI, des centaines de laboratoires de traitement de l'héroïne se sont implantés à travers le pays. Deux ans après l'arrivée de la CIA, la frontière pakistano-afghane était devenue le plus grand producteur mondial d'héroïne, la principale source d'approvisionnement pour les villes américaines. Les bénéfices annuels, situés dans une fourchette entre 100 et 200 milliards de dollars, étaient reversés au profit de l'entraînement et de l'armement des militants.

En 1996, les talibans, qui ne formaient alors qu'une secte dangereuse de fondamentalistes intégristes, se sont battus pour s'emparer du pouvoir, avec le soutien financier de l'ISI, ce vieil acolyte de la CIA, et l'appui des partis politiques pakistanais. Ils ont instauré un régime de terreur et s'en sont d'abord pris à leurs concitoyens, en particulier aux femmes : fermeture des écoles de filles, licenciement des fonctionnaires de sexe féminin, application de la charia stipulant que les femmes jugées "immorales" devaient être lapidées et les veuves coupables d'adultère, enterrées vivantes. Devant ce terrible bilan qui bafoue les droits de l'homme, on a du mal à croire que la perspective d'une guerre, ou d'une menace pesant sur la vie des civils, suffise à intimider le gouvernement taliban ou à le détourner de ses buts.

Après tout ce qui s'est passé, peut-il y avoir plus grande ironie que de voir la Russie et l'Amérique se donner aujourd'hui la main pour re-détruire l'Afghanistan ? Reste à savoir si on peut détruire la destruction... De nouveaux bombardements en Afghanistan n'auront d'autre résultat que de déplacer les décombres, de semer le désordre parmi quelques vieilles tombes et de troubler les morts. Le paysage dévasté de l'Afghanistan formait le cimetière du communisme soviétique, le tremplin d'un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis. Il a accommodé le néocapitalisme et la mondialisation des grandes entreprises - là encore sous la coupe des Etats-Unis. Or voici que l'Afghanistan s'apprête à se transformer en cimetière pour les soldats sortis victorieux, contre toute attente, de cette guerre pour l'Amérique.

Et que dire de l'allié supposé des Etats-Unis ? Le Pakistan a lui aussi subi de graves pertes. Le gouvernement américain n'a pas hésité à soutenir les dictateurs militaires qui ont tout fait pour empêcher l'idéal démocratique de s'enraciner. Avant l'arrivée de la CIA, il existait un petit marché rural de l'opium. Entre 1979 et 1985, le nombre d'héroïnomanes, parti de presque rien, s'est considérablement accru. Même avant le 11 septembre, des millions d'Afghans vivaient dans des camps de réfugiés sommaires le long de la frontière.

L'économie pakistanaise s'effondre. La violence fanatique, les programmes mondialistes d'ajustement structurel et les seigneurs de la drogue mettent le pays en pièces. Destinés à combattre les Soviétiques, les centres d'entraînement terroristes et les madrasas, qui affleurent sur l'ensemble du territoire comme des dents de dragon, ont produit des fondamentalistes qui jouissent d'un immense succès populaire au Pakistan même. Les talibans, que le gouvernement pakistanais soutient, finance et protège depuis des années, ont noué des alliances matérielles et stratégiques avec les partis politiques pakistanais. Et c'est à ce pays que le gouvernement américain demande (oui, demande) d'étrangler le petit animal qu'il nourrit secrètement au biberon depuis tant d'années ? Après s'être solennellement engagé aux côtés des Etats-Unis, le président Moucharraf pourrait bien avoir à affronter une espèce de guerre civile plus tard.

Pour des raisons géographiques, mais aussi grâce à la vision de ses anciens dirigeants, l'Inde a jusqu'ici eu la chance d'être exclue de ce grand jeu. Si elle avait été attirée dans la partie, il y a fort à parier que notre démocratie, dans l'état où elle se trouve, n'aurait pas survécu. Alors que nous sommes un certain nombre à contempler la situation avec horreur, nos dirigeants se livrent à une danse du ventre effrénée en suppliant les Etats-Unis d'établir leurs bases militaires en Inde plutôt qu'au Pakistan. Nous étions pourtant aux premières loges pour assister au destin ignoble de nos voisins. La volonté du gouvernement n'est pas seulement étrange : elle est inconcevable. Comment un pays du tiers-monde, doté d'une économie fragile et de bases sociales complexes, peut-il encore ignorer qu'inviter sur son sol une superpuissance comme les Etats-Unis (à titre provisoire ou sur le long terme) revient à exposer son pare-brise à un jet de pierres ?

Dans le matraquage médiatique qui a suivi les événements du 11 septembre, les principales chaînes de télévision ont été fort discrètes sur l'implication américaine en Afghanistan. Pour ceux qui n'étaient pas au courant, les reportages pouvaient sembler émouvants ou troublants, voire larmoyants aux yeux des cyniques. Mais pour ceux d'entre nous qui connaissons l'histoire récente de l'Afghanistan la couverture des attentats et la rhétorique de la "coalition mondiale antiterroriste" ne constituent ni plus ni moins qu'un affront. La "liberté" de la presse américaine, comme la "liberté" de l'économie de marché, doit répondre de bien des errements.

De toute évidence, l'opération "Liberté immuable" vise à promouvoir le mode de vie à l'américaine. Mais elle finira sans doute par en saper complètement les fondations. Elle va décupler la colère et le terrorisme dans le monde entier. Pour le commun des mortels, aux Etats-Unis, elle ne signifie rien d'autre que vivre dans un climat révoltant d'incertitude : mes enfants seront-ils bien protégés à l'école ? Y aura-t-il des gaz neurotoxiques ? Une bombe dans la salle de cinéma ? La personne que j'aime rentrera-t-elle à la maison ce soir ? On agite le spectre d'une guerre biologique. Mais la mort au compte-gouttes risque d'être pire que l'anéantissement brutal de l'espèce par une explosion nucléaire.

Le gouvernement américain - suivi sans aucun doute par tous les gouvernements du monde - va profiter du climat de guerre pour brider les libertés civiques, restreindre la liberté d'expression, procéder à des licenciements massifs, harceler des minorités ethniques et religieuses, réduire les dépenses publiques et détourner d'énormes sommes d'argent vers l'industrie de l'armement. Dans quel but ? Le président Bush ne saurait "débarrasser le monde des agents du mal", pas plus qu'il ne saurait le peupler de saints. Il est absurde que le gouvernement américain caresse le projet d'éliminer le terrorisme par une escalade de violence et d'oppression. Le terrorisme est le symptôme, non la maladie. Il voyage sans passeport. Il est transnational, mondial, au même titre que des entreprises comme Coca-Cola, Pepsi ou Nike. Dès les premières difficultés, il peut lever le camp et déménager ses "usines" dans un pays qui lui offrira plus d'avantages. Exactement comme les multinationales.

En tant que phénomène, le terrorisme peut ne jamais disparaître. Mais pour le maîtriser il faut déjà que l'Amérique commence par reconnaître qu'elle partage la planète avec d'autres nations, d'autres êtres humains qui, même s'ils ne passent pas à la télévision, ont eux aussi leurs amours, leurs chagrins, leurs histoires, leurs chants, leurs douleurs - grands dieux ! -, leurs droits. Mais on en est loin.

Les attentats du 11 septembre portent la marque d'un monde complètement détraqué. Ben Laden en a peut-être rédigé le message (qui sait ?), ses coursiers l'ont peut-être livré, mais il aurait tout aussi bien pu être signé par les fantômes des victimes des anciennes guerres américaines. Par les millions de morts en Corée, au Vietnam et au Cambodge, les 17 500 morts lorsque Israël, en 1982, a envahi le Liban avec l'appui des Etats-Unis, les dizaines de milliers d'Irakiens morts pendant l'opération "Tempête du désert", les milliers de Palestiniens tués en luttant contre l'occupation de la Cisjordanie par Israël. Et par les millions de morts en Yougoslavie, en Somalie, en Haïti, au Chili, au Nicaragua, au Salvador, dans la République dominicaine, au Panama - autant de pays dirigés par des terroristes, des dictateurs, des auteurs de génocides que le gouvernement américain soutenait, formait, finançait et armait. La liste est loin d'être exhaustive.

Pour une nation si impliquée dans la guerre et le conflit, les Américains ont eu une chance extraordinaire. Les événements du 11 septembre ne constituent que la deuxième attaque sur leur sol en plus de cent ans. La première, c'était à Pearl Harbour. Les représailles qui se sont ensuivies ont emprunté maints détours, mais elles se sont terminées par Hiroshima et Nagasaki. Aujourd'hui, le monde attend les horreurs à venir en retenant son souffle.

Dans un article intitulé " a nécessité de la dissidence" ( The Guardian du 18 septembre), George Monbiot écrivait que, si Oussama Ben Laden n'existait pas, il faudrait que l'Amérique l'invente. Mais en un sens l'Amérique l'a bel et bien inventé. Il faisait partie du djihad en Afghanistan en 1979, lorsque la CIA y a lancé ses opérations. Ben Laden possède le privilège d'avoir été créé par la CIA et d'être recherché par le FBI. En une quinzaine de jours, il est passé du statut de suspect à celui de suspect numéro un, puis, malgré l'absence de preuves véritables, il a gravi tous les échelons et s'est hissé au rang suprême de celui qu'on réclame "mort ou vif".

Les talibans ont fait preuve d'une pertinence qui leur ressemble peu lorsque les Etats-Unis ont exigé l'extradition de Ben Laden : "Donnez-nous les preuves, ont-ils répondu, et nous vous le livrerons." Bush a répliqué que ses exigences n'étaient "pas sujettes à négociation". Est-ce que l'Inde pourrait en profiter, accessoirement, pour exiger l'extradition de l'Américain Warren Anderson ? En tant que PDG d'Union Carbide, il est responsable de la fuite de gaz qui s'est produite à Bhopal en 1984, causant la mort de 16 000 personnes. Nous avons rassemblé les preuves nécessaires. Elles sont toutes versées au dossier. Vous pourriez nous le livrer, s'il vous plaît ? Merci.

Mais qui est vraiment Oussama Ben Laden ? Ou pour le dire autrement : qu'est-ce qu'Oussama Ben Laden ? C'est le secret de famille de l'Amérique. Le double noir de son président. Le jumeau sauvage de tout ce qui se targue de beauté et de civilisation. Le rejeton d'un monde ravagé par la politique étrangère de l'Amérique : par sa diplomatie de la canonnière, son arsenal nucléaire, sa volonté, comme il est dit vulgairement, de s'arroger une "domination sans partage", par son effroyable mépris de vies qui ne sont pas américaines, par ses interventions militaires barbares, son soutien à des régimes despotiques et dictatoriaux, son programme économique impitoyable, prompt à ne faire qu'une bouchée de pays pauvres comme s'il s'agissait d'une nuée de sauterelles. Sans parler de ses multinationales en maraude qui gouvernent l'air que nous respirons, le sol que nous foulons, l'eau que nous buvons, les pensées que nous avons.

Maintenant que le secret de famille est divulgué, les jumeaux se fondent l'un dans l'autre et deviennent peu à peu interchangeables. Leurs canons, leurs bombes, leur argent et leurs drogues tournent en boucle depuis un moment. Les missiles Stinger qui attendent les hélicoptères américains ont été fournis par la CIA ; l'héroïne consommée par les toxicomanes américains vient d'Afghanistan ; l'administration Bush a récemment fait don de 43 millions de dollars pour financer une "lutte antidrogue"...

Bush et Ben Laden ont désormais recours à la même terminologie. Chacun représente "la tête du serpent" aux yeux de l'autre. Aucun ne se prive d'invoquer Dieu et d'employer un vague lexique millénariste où ont cours les notions de bien et de mal. Ils sont tous les deux impliqués dans des crimes politiques sans ambiguïté, tous les deux armés jusqu'aux dents - l'un avec l'arsenal nucléaire des puissants qui ne redoutent pas l'obscénité, l'autre avec le rayonnement destructeur des cas les plus désespérés. La boule de feu et le pic à glace. La matraque et la hache. Ce qu'il faut garder présent à l'esprit, c'est qu'aucun terme de l'alternative ne représente une solution acceptable pour remplacer l'autre.

Tribune publiée dans Le Monde du 15 octobre 2001
Traduit de l'anglais par Frédéric Maurin. © Arundhati Roy 2001