samedi 10 septembre 2011

Peurs en série

Ce sont des images hachées, heurtées par un mouvement de panique. Des badauds levant les yeux au ciel, cependant qu'une inconnue hurle au vidéaste amateur : " Il se passe quelque chose, je ne sais pas ce que c'est. Mon Dieu ! Cours ! Lâche la caméra et cours !" Suit un flash-back : des passagers embarquent à Miami à bord d'un avion de tourisme qui sera détourné de sa -destination.
Eveillant un sentiment de déjà-vu, ces deux séquences inaugurent "The Event" que Canal+ diffusera à compter du 22 septembre. La similitude n'est pas fortuite. Ce feuilleton, sorte de "24 heures chrono" mâtiné de fantastique, est la dernière mouture en date des séries conspirationnistes poussées sur les ruines de Ground Zero. Dix ans après les attentats du 11 septembre 2001, le traumatisme national qu'a vécu l'Amérique du Nord continue de hanter l'imaginaire des scénaristes.
Innombrables évocations dans les dialogues, reconstitutions, person-nages traumatisés ou meurtris pour avoir perdu des proches ce jour-là ("Rubicon") : jamais un événement historique n'aura été si vite, si abondamment représenté et commenté de manière fictionnelle. En témoigne la base de données et d'analyses de 1 300 oeuvres (livres et films) recensée par le Lower Manhattan Project (LMP), un programme de recherches universitaires lancé au Canada fin 2007.
RÉACTIVITÉ SANS PRÉCÉDENT D'HOLLYWOOD
" Nous avons été intéressés par la présence de plus en plus soutenue du 11-Septembre dans le roman et le cinéma, sans compter qu'on entendait qu'il marquait le début du XXIe siècle, explique le chercheur Bertrand Gervais. Phrase qui tombait sous le sens et que personne ne songeait critiquer. Une telle assertion, simplificatrice à l'excès, nous a mis sur la piste d'un processus de mythification : un récit simplifié (un combat fortement polarisé, nous contre eux, les bons contre les méchants), à caractère identificatoire fort (l'événement nous définit), accepté de tous (si on oublie les thèses du complot) et établi comme une vérité. Ce sont les éléments d'un mythe."
Dès le 3 octobre 2001, l'épisode Isaac & Ishmael de la série "West Wing" ("A la Maison Blanche"), tourné en un temps record, s'en fit l'écho. L'on y voyait un proche collaborateur du président discourir sur le terrorisme devant un parterre de lycéens en visite à la Maison Blanche. Pareille démarche pédagogique fut rare tant il est vrai que les attentats relancèrent plutôt à Hollywood les drames compassionnels, les films catastrophe et les séries d'espionnage.
UNE CULTURE DE LA PEUR
Une fois passée la sidération provoquée par la vue des avions percutant les tours jumelles, l'effondrement de celles-ci dans un nuage de cendres aussi gros d'un champignon atomique, la fabrique des images hollywoodiennes a tourné à plein régime, qu'il s'agisse de collecter des témoignages, de reconstituer une partie des événements (Vol 93 , Cellule Hambourg produit par la chaîne anglaise Channel 4 en 2004), d'en montrer les racines ("Destination 11 septembre") ou les effets du Patriot Act. Cette réactivité sans précédent s'explique, selon Bertrand Gervais, par le fait que l'événement, circonscrit dans le temps, correspond à la durée d'un blockbuster, et que, comparé à la guerre du Vietnam, " il est beaucoup plus facile, du moins à un premier niveau, de déterminer dans le cas du 11-Septembre les victimes et les agresseurs, le sens, la portée et les conséquences des attaques". Si les attentats perpétrés par Al-Qaida ont marqué une rupture géopolitique majeure, le choc qu'ils ont causé s'est inscrit dans une culture de la peur aux Etats-Unis, imagée depuis les années 1950 par les réalisateurs de science-fiction. A l'écran, le danger est souvent venu du ciel : soucoupes volantes annonciatrices d'apocalypse, aliens aux visées destructrices, missiles de la guerre froide promettant l'anéantissement.
Dans , un documentaire américain de 2011, Steven Spielberg avoue qu'il n'aurait jamais fait Rencontre du troisième type et E.T. : " Je pense qu'après le 11-Septembre, j'ai perdu un peu de mon innocence. L'inconnu n'est peut-être pas aussi bienveillant que ça." Aux espions de l'Est, aux communistes armés de la bombe nucléaire, au fantasme de cinquième colonne, a succédé à l'écran, jusqu'à y proliférer, la figure du terroriste, de l'ennemi invisible, des cellules dormantes.
" A partir de 2002, nota l'historienne Olivia Brender dans une étude publiée en 2007 par l'institut Pierre Renouvin, les personnages d'"Arabes" se multiplièrent dans les séries télévisées. Si, par le nombre d'intrigues où des Arabes furent suspectés à tort d'être des terroristes, la fiction télévisée hollywoodienne sembla assumer un rôle pédagogique en combattant les clichés qu'avaient pu faire naître les attentats du 11-Septembre, force est de constater qu'elle participa insidieusement à alimenter la peur à l'égard des Arabes vivant sur le sol américain. (...) Par sa seule présence physique, le personnage "arabe" crée un danger potentiel."
DOUTE ET PATRIOTISME
Exemple le plus significatif : les multiples saisons entre 2001 et 2010 de "24 heures chrono" où Jack Bauer (Kiefer Sutherland), agent de l'unité antiterroriste, pourchassa inlassablement les ennemis de l'Amérique. La quatrième saison de cette série créée par un républicain militant, déclencha une vive polémique aux Etats-Unis, sur l'apologie et la banalisation de la torture. D'autant que la Fox, qui diffusait "24" aux Etats-Unis, était une chaîne conservatrice soutenant jusqu'à la propagande la politique de Georges Bush.
Par son rythme, sa violence, la force de frappe de ses rebondissements, cette série a durablement marqué les esprits. Au point que le meurtre d'Oussama Ben Laden, après l'assaut conduit par les forces spéciales américaines le 2 mai dernier dans la ville d'Abbottabad au nord du Pakistan - sujet du prochain film de Kathryn Bigelow (Démineurs) -, semble tiré d'un épisode de "24 heures".
La menace terroriste post 11-Septembre s'est greffée sur des genres très divers. Elle constitue la trame de la série paranormale "Fringe" (TF1), du feuilleton paranoïaque "Rubicon" (Orange Cinémax, 6 septembre, 20 h 40) et de la deuxième saison de "The Killing" (Arte, 6 septembre). " Les talibans ne cessent de se renforcer. Parfois, au sein d'une démocratie, on est contraint d'oublier la démocratie afin de se battre et de défendre la démocratie", entend-on dans ce thriller en dix épisodes où l'engagement du Danemark en Afghanistan aux côtés de l'armée américaine sert de toile de fond.
Après le 11-Septembre et la guerre en Afghanistan, deux perspectives se sont ouvertes aux scénaristes : dépeindre une Amérique qui doute, traversée par une perte de confiance (séries conspiration-nistes, type "Alias") ou renforcer le patriotisme en suggérant la victoire morale des Américains. Tel fut le ressort de "Rescue Me : les héros du 11- Septembre", hommage rendu aux pompiers, présentés comme des héros ordinaires et promus représentants d'un pays endeuillé qui retrousse ses manches et participe à la reconstruction. Même démarche chez Oliver Stone qui signa, cinq ans après le drame, World Trade Center, l'adaptation fidèle de l'histoire de deux policiers ayant survécu à la catastrophe. Cela, vingt ans après Platoon, son film sur la guerre du Vietnam. Chez les spectateurs, le symbole de la chute - silhouettes tombant des gratte-ciel, et l'Amérique de son piédestal - reste indissolublement associé au 11-Septembre. Par persistance rétinienne, l'événement aura brouillé les frontières entre réel et fiction et même passé et présent. Au point, par exemple, de nous faire lire autrement des images sans lien avec celui-ci.
Difficile, par exemple, de regarder le générique de la série "Mad Men" où un homme en costume cravate chute interminablement d'un immeuble sans que se superpose l'image des personnes qui, ce jour-là, se sont défenestrés du haut des tours du World Trade Center. Les ondes de choc du 11-Septembre se font toujours sentir.
Macha Séry

Vous avez dit "crise humanitaire" ?

L'heure est aux déploiements militaires et aux annonces martiales. Cette série d'attentats inédits appelle naturellement une riposte, encore à venir au moment où ces lignes sont écrites. Rien ne peut justifier la mise à mort délibérée de milliers de civils et, d'ailleurs, nul ne semble contester, dans le monde, le droit des Etats-Unis à rechercher et punir les auteurs et les complices de ces actes ignobles. La seule question qui se pose à ce sujet est celle de la proportionnalité, ou plus exactement du ciblage des représailles, placées désormais sous le signe énigmatique de la "liberté immuable".
Parmi les alliés des Etats-Unis comme au sein de la société et de l'administration américaines, des voix s'élèvent, qui appellent à la raison et à la mesure. Les risques d'enchaînement catastrophique menant à un embrasement régional sont suffisamment sérieux pour que ces appels à la retenue ne soient pas disqualifiés comme une vulgaire "morale d'ambulancier", mais pris pour ce qu'ils sont : une obligation de responsabilité politique.
Des centaines de milliers d'Afghans, qui ont connu l'épreuve des bombardements de haute altitude à l'époque de l'occupation soviétique, ont préféré prendre les devants et s'éloigner autant qu'ils le peuvent des zones potentiellement visées. On veut croire que leur angoisse ne sera pas justifiée par les faits à venir et l'on veut rappeler ici qu'une partie suffisante des sommes gigantesques débloquées pour financer l'aide aux victimes doit leur être attribuée. Ils sont eux aussi victimes des talibans, de leur mentor Ben Laden et des lamentables calculs de ces experts en géopolitique qui croient encore que l'ennemi de leur ennemi est leur ami.
L'Afghanistan est menacé, paraît-il, d'une "terrible crise humanitaire". Dans ce vaste ensemble que sont les pays d'Afrique, d'Amérique latine et d'Asie, un exode, une famine organisée, un ouragan, une guerre, un génocide, un séisme sont nommés "crises humanitaires". Il y en a de terribles, il y en a donc de moins terribles. Mais personne, à l'exception notable du mollah Omar, chef des talibans, n'a eu l'idée de qualifier la catastrophe de Manhattan de "crise humanitaire". Sans doute parce que l'on sent bien qu'une telle qualification n'aurait fait qu'ajouter l'humiliation à la douleur, sans rien dire de plus sur la situation elle-même. Car l'emploi de cette formule révèle l'existence d'une double humanité : le fait que certains êtres humains sont plus humains que d'autres.
Le génocide du Rwanda fut qualifié en juin 1994 (à la demande du président Bill Clinton) de "crise humanitaire", ce qui déliait la communauté internationale de toute obligation de mettre un terme au massacre, alors que le monde en général et le Conseil de sécurité en particulier savaient ce qu'il en était. Rappelons-nous aussi la guerre en Bosnie et le traitement humanitaire de cette "crise humanitaire" qui culmina avec le massacre de Srebrenica en juillet 1995.
Dans les deux cas, pourtant, des forces militaires de l'ONU étaient présentes, qui engageaient la responsabilité directe de ceux qui les avaient envoyées. Dans les deux cas, un crime contre l'humanité était perpétré sous nos yeux. Nul gouvernement, nulle autorité politique ne songea pourtant à demander la moindre minute de silence à la mémoire des victimes de ces carnages. Des millions d'élèves des lycées et collèges de la République ont donc appris, le 14 septembre, qu'en dépit de ce qu'on leur enseigne, la vie humaine n'a officiellement pas la même valeur à New York qu'à Kigali.
Le prix accordé à la vie, c'est précisément ce qui distingue la civilisation de la barbarie, assène-t-on souvent dans les nombreux débats du moment comme un argument définitif. On a même entendu que l'interdiction de diffuser des images de cadavres n'était pas ici une censure mais un signe de respect envers les victimes et leurs familles. Comment ne pas voir dans cet hommage la ratification de la division d'une humanité entre ceux que l'on respecte, donc, et ceux que l'on méprise - fût-ce avec une bienveillance toute "humanitaire" - en étalant leurs viscères à la "une" de nos journaux ? Mais passons.
La vie sacrée ou le sacrifice de la vie, là se trouverait la ligne de partage entre eux et nous. Au-delà de cette frontière, point de discussions ni de compromis, la chasse est ouverte. De nombreuses voix, et non des moindres, se sont déjà élevées contre une telle division du monde entre Bien et Mal ; il faut souhaiter qu'elles parviendront à tempérer les ardeurs de croisés affichées par de hauts responsables de l'administration de George W. Bush. Faute de quoi nous entrerions dans la logique infernale de tous les Ben Laden de la planète. Nous manquerions aussi une dimension essentielle de la crise actuelle : les raisons du ressentiment, voire de la haine, qu'éprouvent tant de gens dans le monde à l'égard des Etats-Unis.
Le soutien apporté par les Etats-Unis (et d'autres démocraties occidentales) à des dictatures corrompues, leur engagement aux côtés de régimes pratiquant la torture, voire le crime de masse, comme mode de gouvernement, sont des faits objectifs. De l'Indonésie à Panama, de la Colombie au Pakistan en passant par le Chili, la Somalie ou le Salvador, beaucoup de gens ont de sérieuses raisons d'en vouloir aux Etats-Unis. Dans de nombreux pays "amis de l'Occident" où l'opposition a été écrasée, la revendication du changement a été peu à peu annexée par des groupes extrémistes et singulièrement par les islamistes dans les pays musulmans.
Qui ira expliquer à un Irakien pourquoi, après avoir été l'allié du monde libre lorsqu'il agressait l'Iran, Saddam Hussein est devenu une figure du diable quand il a envahi le Koweït ? Qui lui dira que c'est au nom des droits de l'homme et du respect de la vie que les Etats-Unis s'acharnent à maintenir l'embargo contre son pays et à le bombarder régulièrement depuis des années ? Ce n'est pas la haine de la démocratie qui a poussé des Palestiniens à crier leur joie dans la rue le 11 septembre, mais le sentiment que, cette fois-ci, les destructions étaient du côté opposé. Montées entre deux plans d'apocalypse à Manhattan, ces scènes étaient insupportables. Il est trop facile, cependant, de n'y voir qu'un fanatisme d'un autre âge, en oubliant qu'elles se produisent au sein d'une société humiliée, violentée jour après jour par l'armée et les colons israéliens depuis des années et qui voit Washington comme le soutien indéfectible de ceux qui les oppriment.
Il suffit de décentrer quelque peu son regard sur le monde pour comprendre à quel point le discours occidental sur le caractère sacré de la vie et des droits inaliénables de la personne peut apparaître comme une pure tartufferie. Constater ces processus ne revient pas à légitimer le terrorisme, mais à désigner et reconnaître ses racines politiques.

Tribune publiée dans Le Monde, du 29 septembre 2001

Le prix à payer

Sans procéder à la moindre analyse méthodique, sans passer par le processus habituel de consultation et d'examen d'un département ministériel à l'autre, les Etats-Unis ont adopté une politique étrangère entièrement nouvelle. En élevant au rang de priorité absolue la lutte contre le terrorisme - et non pas simplement contre les terroristes qui ont commis les attentats du 11 septembre -, on a changé les principes de base de la politique étrangère américaine.
Surtout, ce changement implique la formation d'une alliance avec la Russie, la Chine et l'Inde, ainsi que les pays de l'OTAN, le Japon et autres participants. Une telle alliance des grandes puissances pour l'ordre international ne s'était pas vue depuis le milieu du XIXe siècle, où la menace transnationale venait de la révolution libérale et non d'un terrorisme fanatique.
Inévitablement, cette politique nouvelle se heurte aux anciennes priorités, que ce soit du point de vue des droits de l'homme, pour ce qui concerne la Chine, ou de la défense antimissiles qu'il n'est plus possible d'imposer à la Russie. Ce bouleversement dans la politique étrangère américaine s'est opéré spontanément aussitôt après le 11 septembre. Lorsque les Etats-Unis ont exigé du Pakistan l'arrêt brutal de son soutien en sous-main au régime taliban d'Afghanistan, une alliance est née, qui n'attendait que cela. L'Inde était fin prête, évidemment. La menace implicite qu'elle représentait a rendu impératif pour le Pakistan d'éviter l'isolement sur le plan international.
La réaction de la Russie n'a pas été de protester contre les intimidations américaines, mais d'offrir immédiatement sa coopération qui s'est concrétisée au fur et à mesure que les jours passaient, les forces armées américaines ayant à présent accès aux bases de l'ancienne Union soviétique en Asie centrale, avec le plein accord de Moscou.
La Chine, seule alliée du Pakistan, aurait pu intervenir pour soutenir ce pays face aux pressions des Etats-Unis. Elle ne l'a pas fait. En dépit des graves tensions sino-américaines qui semblaient annoncer une confrontation directe au début de cette année, le facteur décisif pour la Chine, comme pour la Russie et pour l'Inde, s'est révélé être la menace islamiste - il y a eu des bombes dans des bus à Pékin et de nombreux attentats dans le Hsin-chiang.
A moins qu'ils ne livrent très vite Oussama Ben Laden, comme certains l'espèrent encore à Washington, la première cible de cette politique et de cette alliance nouvelles doit être les talibans qui règnent sur une grande partie de l'Afghanistan. Non content d'abriter le réseau d'Oussama Ben Laden, l'Afghanistan sert aujourd'hui de base aux mouvements terroristes qui agissent en Russie, en Chine et en Inde. Une stratégie s'impose, qui est de s'appuyer sur la coopération - certes réticente - du Pakistan pour empêcher l'approvisionnement en munitions des talibans. Ils en ont besoin pour continuer de se battre, n'ayant pas de production sur place ni d'autres fournisseurs.
Parallèlement, les Etats-Unis et la Russie coopéreront pour accroître les livraisons de matériel militaire à l'Alliance du Nord qui reste le gouvernement d'Afghanistan reconnu par la communauté internationale, même s'il ne contrôle qu'une fraction du territoire. L'argent jouera aussi un rôle. Les talibans ont conquis une grande partie de l'Afghanistan non par la lutte mais grâce aux fonds reçus de donateurs arabes, par l'intermédiaire des renseignements militaires pakistanais, et qui ont servi à acheter la fidélité des chefs tribaux et des seigneurs de la guerre.
Désormais, l'argent pourrait changer l'équilibre du pouvoir. Car même si les Saoudiens et les Pakistanais ne suppriment pas leur soutien financier aux talibans, l'Alliance du Nord pourrait renchérir sur eux avec les fonds américains. Qu'Oussama Ben Laden soit ou non tué ou fait prisonnier à cette occasion, le peuple afghan et le monde entier tireraient grand profit de la défaite des talibans, un objectif qui en vaut la peine et que les Etats-Unis n'auraient pas pu atteindre seuls.
Il y a certes un prix à cela. Pour obtenir une aide contre les terroristes anti-américains, les Etats-Unis doivent s'opposer de la même façon aux ennemis terroristes de la Chine, de l'Inde et de la Russie. Si le Hamas palestinien et ses kamikazes meurtriers en sont exclus, la première liste des organisations proscrites dressée par le gouvernement américain inclut déjà les groupes armés en lutte au Cachemire, qui seront considérés par d'autres comme des combattants de la liberté.
Les Etats-Unis ne peuvent pas non plus continuer d'émettre des réserves sur la Tchétchénie, où les Russes se battent contre une menace islamiste en même temps que contre un mouvement d'indépendance national.
Après le 11 septembre, il a fallu prendre en nombre des décisions délicates. Face à des fanatiques sans pitié, ayant la capacité d'exploiter les failles du monde moderne, les Etats-Unis ont constitué une alliance internationale qui a pour objectif l'ordre plutôt que la liberté, si tant est qu'il y ait choix.
Ce fait n'a pas à être déploré, il doit au contraire être reconnu ".
Tribune publiée dans Le Monde, du 3 octobre 2001
Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Sylvette Gleize. © Edward Luttwak

Une nouvelle "grammaire des civilisations"

Après le carnage du 11 septembre et la destruction de bâtiments hautement symboliques de la nation américaine, George W. Bush a rappelé que la destruction d'une architecture ne devait pas affaiblir "l'esprit de la fondation", celui des "pères fondateurs" qui ont présidé à la naissance de la communauté politique américaine. Après la crise économique de 1929, après l'assassinat du président Kennedy en 1963, le peuple américain est à nouveau invité à retrouver l'architecture mentale de la nation.
Pourtant, l'historien Fernand Braudel doutait déjà, dans sa Grammaire des civilisations, que le peuple américain puisse indéfiniment se réclamer de l'esprit de la fondation, cet "âge d'or" de leur histoire. Depuis le 11 septembre, les Américains peuvent-ils encore croire qu'ils vivent innocemment dans une île, à l'abri du monde dans leur terre promise ? Les Etats-Unis sont l'un des "enfants de l'Europe" - titre d'un livre du politologue américain Louis Hartz -, c'est une nation issue de l'Europe dont elle a voulu s'émanciper.
D'où le "récit américain", rythmé d'Est en Ouest, qui scrute le monde dans un prisme qui n'est plus européen et met en scène une terre promise rassemblant des immigrants du monde entier. Partis d'Europe, les premiers immigrants créent un monde qui a vite fait d'oublier l'Europe et d'inventer un extrême Occident qui rejoint l'Orient extrême.
Mais, loin de la caricature d'un "impérialisme provincial" dominant la planète, la mondialisation culturelle a aujourd'hui un double visage : si elle renvoie de fait à l'hégémonie des industries culturelles américaines, elle accompagne aussi l'émergence d'aires culturelles nouvelles : indienne, chinoise, musulmane, etc. Or cette posture intermédiaire de l'Amérique entre une Europe déclinée au passé et des mondes émergents, ou réémergents, dans un contexte postcolonial, est aujourd'hui mise à mal.
Jérôme Charyn et Benjamin Barber ont parlé l'un et l'autre à juste titre de la "perte d'innocence" de la nation américaine. A la différence du continent européen, qui a perdu la sienne au cours du XXe siècle, les Etats-Unis n'ont connu en leur sein ni les tranchées de 1914-1918 ni le nazisme. Ils ne peuvent plus masquer leur vulnérabilité, depuis la date fatidique du 11 septembre, derrière un bouclier antimissile ou un contrôle antiterroriste absolu. L'attentat contre le World Trade Center en 1993 n'était pas une malencontreuse parenthèse, les Etats-Unis éprouvent désormais la fragilité de toute société démocratique ouverte comme les pays européens des années 1970 et 1980.
En dépit des films qu'elle a suscités (Coppola, Kubrick, Cimino, De Palma...), la guerre du Vietnam n'a pas favorisé une telle prise de conscience. Le Vietnam se situait géographiquement très loin pour les Américains, mais ils ont vite projeté leur malaise sur le territoire américain lui-même : le meilleur exemple en est Les Visiteurs (1971), d'Elia Kazan, un règlement de comptes entre anciens du Vietnam se présentant comme une suite tragique d'America, America (1963), ce magnifique hommage à l'immigrant.
L'imaginaire des Américains ne s'est pas nourri uniquement d'extraterrestres venus d'ailleurs durant les deux dernières décennies ; il a dévoré à l'excès des images exhibant une violence terroriste. A se tourner vers leurs écrans, on voit des bombes et des actions terroristes qui ébranlent les "fondations" de l'intérieur en faisant sauter les villes et les immeubles, hors de tout champ de bataille.
Voilà donc l'Amérique devenue un pays comme un autre, un espace national qui ne peut plus se nourrir de l'illusion d'être totalement protégé de l'extérieur alors même qu'il est une plaque tournante de la mondialisation. Voilà, nous disent les économistes, un pays qui doit reconnaître sa dette financière et ne peut plus se targuer de sa position de recours.
"Enfant de l'Europe", île à la fois ouverte et fermée au reste du monde, l'Amérique va-t-elle mieux s'accorder à celui-ci, reconnaître ses dettes de toute nature ? Va-t-elle se courber devant les leçons de morale d'une Europe qui n'aura de cesse de lui rappeler son refus de se plier à des règles globales et communes, même quand celles-ci sont à leur désavantage (Kyoto, banques offshore) ?
Il ne faut pas se leurrer, les attitudes respectives de l'Europe et des Etats-Unis devront désormais se fonder sur un respect réciproque, mais aussi sur le constat que les uns et les autres sont partie prenante d'une mondialisation (culturelle, économique, territoriale, technologique...) à laquelle le multilatéralisme classique n'est pas une réponse plus adaptée que l'hégémonie passée de l'hyperpuissance meurtrie.
Dans le vigoureux retour de l'histoire qui aura lieu dans les années à venir, l'erreur sera d'opposer deux états d'esprit antagonistes alors que les Etats-Unis sont entrés dans une histoire où l'Europe n'est plus derrière eux, et que l'Europe doit simultanément tenir compte d'un monde posteuropéen dont l'Amérique n'est pas l'unique composante. Pour les uns comme pour les autres, il y a une leçon du 11 septembre : la mondialisation est désormais incontournable. L'île américaine n'est plus à l'abri des tempêtes de l'histoire, et l'Europe doit cultiver les valeurs démocratiques dans un contexte qui est posteuropéen.
Au moment où les Etats-Unis entrent douloureusement dans l'histoire du monde (77 nations représentées parmi les victimes), il reste à l'Europe, qui a pressenti les maux de la mondialisation économique, à prendre acte des bouleversements d'une histoire qui n'est plus celle de sa grandeur passée ou de ses échecs répétés du XXe siècle. Croire que l'Europe va récolter spontanément les gains spirituels et historiques de l'acte terroriste perpétré le 11 septembre, c'est ne pas comprendre que le monde issu de la mondialisation est posteuropéen, post-colonial, et qu'il s'accompagne de l'émergence historique d'aires culturelles inéluctablement vouées à prendre leur autonomie. Si les valeurs démocratiques, nécessairement universelles, ne sont pas des abstractions, elles doivent irriguer d'autres cultures que l'Europe, qui en a été l'accoucheuse, procéder d'un esprit architectural et assurer des fondations inédites à l'échelle planétaire.
La "grammaire des civilisations" n'est plus la même qu'en 1989 : hier, on s'imaginait que les valeurs démocratiques allaient se répandre comme de la poudre ; aujourd'hui, le monde a pris feu à Manhattan, des civilisations autres que celles que symbolisent l'Europe et les Etats-Unis sont l'avenir commun. Les valeurs démocratiques ne sont pas défuntes pour autant, pas plus que les Etats-Unis ne sont sur le déclin.
Si ces derniers doivent retrouver l'esprit d'une fondation qui n'est plus celui des premiers immigrants et de la terre d'élection des puritains, l'Europe doit valoriser les exigences de la démocratie dans un monde dont le paysage a changé brutalement. L'embellie de l'après-1989 est derrière nous, la doctrine zéro mort et le risque zéro sont mis à mal, l'histoire recommence.
Tribune publiée dans Le Monde du 3 octobre 2001

Ben Laden, secret de famille de l'Amérique

LEMONDE.FR | 09.09.11 | 12h50

Après les inadmissibles attentats-suicides qui ont frappé le Pentagone et le World Trade Center, un présentateur du journal télévisé déclarait le 17 septembre sur la chaîne américaine Fox : " Il est rare que le bien et le mal se manifestent aussi clairement qu'ils l'ont fait mardi dernier. Des gens que nous ne connaissons pas ont massacré des gens que nous connaissons - et ils ont commis leurs actes avec une jubilation pleine de mépris. " Puis il a craqué et fondu en larmes.

Voilà le hic : l'Amérique est en guerre contre des gens qu'elle ne connaît pas (parce qu'ils ne passent pas souvent à la télévision). Le gouvernement n'avait pas encore réussi à identifier précisément son ennemi, ni même commencé à cerner sa nature, que déjà, à grand renfort de publicité et de rhétorique douteuse, il se hâtait de concocter une "coalition mondiale antiterroriste" et mobilisait son armée, sa force aérienne, sa marine, ses médias pour les engager dans la bataille.

Le problème, c'est que l'Amérique, une fois partie en guerre, ne saurait décemment rapatrier ses troupes sans qu'il y ait eu, de fait, une guerre. Si elle ne trouve pas son ennemi, il lui faudra en fabriquer un, ne serait-ce que pour calmer la fureur de l'opinion publique. La guerre va acquérir une dynamique, une logique et une justification qui lui appartiendront en propre et feront perdre de vue ses mobiles initiaux.

Mû par la colère, le pays le plus puissant du monde renoue d'instinct avec un réflexe ancestral pour livrer un nouveau type de guerre. Mais en matière de défense nationale, ses navires aérodynamiques, ses missiles de croisière, ses avions de combat F-16 ont soudain l'air d'antiquailles encombrantes.

Son arsenal de bombes nucléaires, qui tenait lieu de force de persuasion, ne vaut plus son pesant de ferraille. Cutters, canifs et froide colère sont les armes de la guerre au XXIe siècle. Rien de plus facile à crocheter que la colère. Elle passe la douane sans attirer l'attention, elle échappe au contrôle des bagages.

Contre qui l'Amérique se bat-elle ? Le 20 septembre, le FBI faisait part de ses doutes quant à l'identité de certains pirates de l'air. Le même jour, George W. Bush déclarait savoir exactement qui étaient les terroristes et quels gouvernements les soutenaient. On aurait dit qu'il avait des informations dont ne disposaient ni le FBI ni la population américaine.

Pour des raisons stratégiques, militaires et économiques, George W. Bush doit à tout prix persuader l'opinion publique que ce sont les valeurs nationales de la liberté et de la démocratie qui sont visées, ainsi que le mode de vie américain. Message facile à colporter dans l'atmosphère de chagrin, d'indignation et de colère qui règne actuellement. Cependant, à supposer que le contenu en soit vrai, on peut légitimement se demander pourquoi ce sont les symboles de la suprématie économique et militaire américaine (le World Trade Center et le Pentagone) qui ont été pris pour cibles. Pourquoi pas la statue de la Liberté ? Ne peut-on alors émettre l'hypothèse que la sombre colère à l'origine des attentats n'a pas pour source la liberté et la démocratie américaines, mais le soutien et l'engagement exceptionnel des Américains pour des causes radicalement opposées : pour le terrorisme militaire et économique, l'insurrection, la dictature armée, le fanatisme religieux, le génocide impensable (hors des frontières du pays) ?

Touchée par des pertes récentes, la majorité de la population doit avoir du mal à regarder le monde en face, les yeux embués de larmes, et n'y rencontrer que ce qu'elle peut interpréter comme de l'indifférence. Mais ce n'est pas de l'indifférence. C'est juste une intuition. Une absence de surprise. La conscience lasse que tout finit par se payer. Les Américains doivent savoir qu'ils ne sont pas en cause, mais que c'est la politique de leur gouvernement qui attise la haine. Ils ne peuvent pas un instant douter qu'ils sont partout bien reçus, eux et leurs musiciens extraordinaires, leurs écrivains, leurs acteurs, leurs athlètes impressionnants, leur cinéma. Immense a été la peine de l'Amérique face aux événements ; immense aussi, la dimension publique de cette peine. Mais de là à penser qu'elle pourrait modérer ou nuancer l'angoisse, ce serait grotesque.

Toutefois, il serait également regrettable que le pays, au lieu d'en profiter pour tenter d'expliquer les événements, saisisse l'occasion pour usurper la souffrance du monde entier, pour pleurer et venger la souffrance qui le concerne seul. Car dans ce cas c'est à nous autres qu'il reviendrait de poser les vraies questions et de prononcer les mots cruels. Pour nos douleurs, pour notre retard, nous serions haïs, ignorés, peut-être même enfin réduits au silence.

Le monde ne saura sans doute jamais pourquoi les pirates de l'air ont dirigé les avions vers les immeubles qu'ils ont percutés. Ils n'avaient que faire de la gloire. Tout ce que nous savons, c'est que la croyance en ce qu'ils faisaient surpassait de loin l'instinct naturel de survie, le désir humain de laisser un souvenir de soi. Presque comme si leurs actes marquaient la limite inférieure en deçà de laquelle ils ne pouvaient exprimer leur immense fureur. Des actes qui ont fait voler en éclats le monde tel que nous le connaissions. Qui, en l'absence d'informations, vont être lus par les hommes politiques, les commentateurs et les écrivains (dont je suis) à la lumière de leurs propres opinions et de leurs propres interprétations. Cette réflexion, cette analyse du climat politique où ont eu lieu les attentats ne peuvent être que bonnes à prendre.

Il n'est pas superflu de procéder à quelques éclaircissements. Et de se demander par exemple : à qui va bénéficier cette "justice sans limites", cette "liberté immuable" ? L'Amérique déclare-t-elle la guerre au terrorisme en Amérique ou au terrorisme en général ? Que s'agit-il de venger au juste ? La mort tragique de près de 6 000 personnes, la disparition de 1,4 million de mètres carrés de bureaux à Manhattan, la destruction d'une partie du Pentagone, la perte de plusieurs centaines de milliers d'emplois, la faillite potentielle de quelques compagnies aériennes ? Ou bien les enjeux sont-ils plus vastes ?

En 1996, interrogée par Leslie Stahl sur sa réaction devant la mort de 500 000 enfants irakiens après les sanctions économiques américaines, Madeleine Albright, alors ambassadrice des Etats-Unis à l'ONU, répondait sur CBS que c'était "un choix très difficile" mais que, tout compte fait, "nous pensons que le prix en vaut la peine". A-t-elle été renvoyée de son poste pour avoir tenu pareils propos ? Pas du tout. Elle a continué à parcourir le monde, à représenter les opinions et les aspirations du gouvernement américain. Plus grave encore, dans les circonstances actuelles : les sanctions contre l'Irak n'ont pas été levées. Des enfants continuent à mourir. Nous y voilà. Un distinguo peu subtil oppose la civilisation et la sauvagerie, le "massacre d'innocents" (ou, si l'on préfère, "le heurt des civilisations" ) et les "dommages de guerre". Pure sophistique, délicate algèbre de la "justice sans limites" ! Combien faudra-t-il de morts irakiens pour améliorer le monde ? Combien de morts afghans pour un seul mort américain ? Combien d'enfants morts pour un seul homme mort ? Combien de cadavres de moudjahidins pour le cadavre d'un seul banquier d'affaires ?
La coalition des superpuissances mondiales resserre son étau sur l'Afghanistan, l'un des pays les plus pauvres qui soient, l'un des plus sinistrés, des plus déchirés par la guerre. Les talibans au pouvoir y offrent un abri à Oussama Ben Laden, tenu pour responsable des attentats du 11 septembre. Faut-il décimer l'ensemble de la population en guise de réparation ? L'économie est chamboulée. Et le problème qui se pose à une armée d'envahisseurs, c'est en réalité que le pays ne possède aucun des signes ou des repères conventionnels à pointer sur la carte : ni bases militaires, ni complexes industriels, ni usines de traitement de l'eau. Les exploitations agricoles se sont transformées en charniers, la campagne est jonchée de mines antipersonnel - au nombre de 10 millions, selon les estimations les plus récentes. L'armée américaine devrait donc commencer par déminer le terrain et par construire des routes pour frayer une voie à ses soldats.

Contemplons-la, la "justice sans limites" au XXIe siècle : des civils mourant de faim en attendant d'être tués. Aux Etats-Unis, on a grossièrement parlé de "ramener l'Afghanistan à l'âge de pierre en le bombardant". Quelqu'un aurait-il l'amabilité d'annoncer qu'il n'est pas besoin de l'y ramener, qu'il y est déjà ? Peut-être que les Américains ne savent pas très bien où se trouve l'Afghanistan, mais cela n'empêche pas le gouvernement américain et l'Afghanistan d'être de vieux amis. En 1979, après l'invasion soviétique de l'Afghanistan, la CIA et l'ISI (InterServices Intelligence : les services de renseignement pakistanais) ont lancé la plus grande opération indirecte de la CIA depuis la guerre du Vietnam. Leur but ? Canaliser l'énergie de la résistance afghane et l'enrôler dans une guerre sainte, un djihad islamique qui dresserait contre le régime communiste les pays musulmans de l'Union soviétique et finirait par l'ébranler.

Au fil des ans, par l'intermédiaire de l'ISI, la CIA a financé et recruté, dans quarante pays musulmans, des dizaines de milliers de moudjahidins extrémistes qui ont servi de soldats dans cette guerre que livrait l'Amérique par pays interposés. La grande masse d'entre eux ne savaient pas qu'ils se battaient pour l'Oncle Sam. (Mais l'ironie veut que l'Amérique n'ait pas su non plus qu'elle finançait une future guerre contre elle-même.)

En 1989, saignés à blanc par dix années de conflit sans relâche, les Russes se sont retirés, laissant derrière eux une civilisation en ruine. La guerre civile s'est poursuivie de plus belle dans le pays. Le djihad s'est étendu à la Tchétchénie, au Kosovo, puis au Cachemire. La CIA a continué à envoyer des fonds et du matériel militaire, mais, vu l'ampleur des frais généraux, il a fallu trouver encore plus d'argent. C'est alors que les moudjahidins, prétextant un "impôt révolutionnaire", ont donné l'ordre aux paysans de planter de l'opium. Sous la protection de l'ISI, des centaines de laboratoires de traitement de l'héroïne se sont implantés à travers le pays. Deux ans après l'arrivée de la CIA, la frontière pakistano-afghane était devenue le plus grand producteur mondial d'héroïne, la principale source d'approvisionnement pour les villes américaines. Les bénéfices annuels, situés dans une fourchette entre 100 et 200 milliards de dollars, étaient reversés au profit de l'entraînement et de l'armement des militants.

En 1996, les talibans, qui ne formaient alors qu'une secte dangereuse de fondamentalistes intégristes, se sont battus pour s'emparer du pouvoir, avec le soutien financier de l'ISI, ce vieil acolyte de la CIA, et l'appui des partis politiques pakistanais. Ils ont instauré un régime de terreur et s'en sont d'abord pris à leurs concitoyens, en particulier aux femmes : fermeture des écoles de filles, licenciement des fonctionnaires de sexe féminin, application de la charia stipulant que les femmes jugées "immorales" devaient être lapidées et les veuves coupables d'adultère, enterrées vivantes. Devant ce terrible bilan qui bafoue les droits de l'homme, on a du mal à croire que la perspective d'une guerre, ou d'une menace pesant sur la vie des civils, suffise à intimider le gouvernement taliban ou à le détourner de ses buts.

Après tout ce qui s'est passé, peut-il y avoir plus grande ironie que de voir la Russie et l'Amérique se donner aujourd'hui la main pour re-détruire l'Afghanistan ? Reste à savoir si on peut détruire la destruction... De nouveaux bombardements en Afghanistan n'auront d'autre résultat que de déplacer les décombres, de semer le désordre parmi quelques vieilles tombes et de troubler les morts. Le paysage dévasté de l'Afghanistan formait le cimetière du communisme soviétique, le tremplin d'un monde unipolaire dominé par les Etats-Unis. Il a accommodé le néocapitalisme et la mondialisation des grandes entreprises - là encore sous la coupe des Etats-Unis. Or voici que l'Afghanistan s'apprête à se transformer en cimetière pour les soldats sortis victorieux, contre toute attente, de cette guerre pour l'Amérique.

Et que dire de l'allié supposé des Etats-Unis ? Le Pakistan a lui aussi subi de graves pertes. Le gouvernement américain n'a pas hésité à soutenir les dictateurs militaires qui ont tout fait pour empêcher l'idéal démocratique de s'enraciner. Avant l'arrivée de la CIA, il existait un petit marché rural de l'opium. Entre 1979 et 1985, le nombre d'héroïnomanes, parti de presque rien, s'est considérablement accru. Même avant le 11 septembre, des millions d'Afghans vivaient dans des camps de réfugiés sommaires le long de la frontière.

L'économie pakistanaise s'effondre. La violence fanatique, les programmes mondialistes d'ajustement structurel et les seigneurs de la drogue mettent le pays en pièces. Destinés à combattre les Soviétiques, les centres d'entraînement terroristes et les madrasas, qui affleurent sur l'ensemble du territoire comme des dents de dragon, ont produit des fondamentalistes qui jouissent d'un immense succès populaire au Pakistan même. Les talibans, que le gouvernement pakistanais soutient, finance et protège depuis des années, ont noué des alliances matérielles et stratégiques avec les partis politiques pakistanais. Et c'est à ce pays que le gouvernement américain demande (oui, demande) d'étrangler le petit animal qu'il nourrit secrètement au biberon depuis tant d'années ? Après s'être solennellement engagé aux côtés des Etats-Unis, le président Moucharraf pourrait bien avoir à affronter une espèce de guerre civile plus tard.

Pour des raisons géographiques, mais aussi grâce à la vision de ses anciens dirigeants, l'Inde a jusqu'ici eu la chance d'être exclue de ce grand jeu. Si elle avait été attirée dans la partie, il y a fort à parier que notre démocratie, dans l'état où elle se trouve, n'aurait pas survécu. Alors que nous sommes un certain nombre à contempler la situation avec horreur, nos dirigeants se livrent à une danse du ventre effrénée en suppliant les Etats-Unis d'établir leurs bases militaires en Inde plutôt qu'au Pakistan. Nous étions pourtant aux premières loges pour assister au destin ignoble de nos voisins. La volonté du gouvernement n'est pas seulement étrange : elle est inconcevable. Comment un pays du tiers-monde, doté d'une économie fragile et de bases sociales complexes, peut-il encore ignorer qu'inviter sur son sol une superpuissance comme les Etats-Unis (à titre provisoire ou sur le long terme) revient à exposer son pare-brise à un jet de pierres ?

Dans le matraquage médiatique qui a suivi les événements du 11 septembre, les principales chaînes de télévision ont été fort discrètes sur l'implication américaine en Afghanistan. Pour ceux qui n'étaient pas au courant, les reportages pouvaient sembler émouvants ou troublants, voire larmoyants aux yeux des cyniques. Mais pour ceux d'entre nous qui connaissons l'histoire récente de l'Afghanistan la couverture des attentats et la rhétorique de la "coalition mondiale antiterroriste" ne constituent ni plus ni moins qu'un affront. La "liberté" de la presse américaine, comme la "liberté" de l'économie de marché, doit répondre de bien des errements.

De toute évidence, l'opération "Liberté immuable" vise à promouvoir le mode de vie à l'américaine. Mais elle finira sans doute par en saper complètement les fondations. Elle va décupler la colère et le terrorisme dans le monde entier. Pour le commun des mortels, aux Etats-Unis, elle ne signifie rien d'autre que vivre dans un climat révoltant d'incertitude : mes enfants seront-ils bien protégés à l'école ? Y aura-t-il des gaz neurotoxiques ? Une bombe dans la salle de cinéma ? La personne que j'aime rentrera-t-elle à la maison ce soir ? On agite le spectre d'une guerre biologique. Mais la mort au compte-gouttes risque d'être pire que l'anéantissement brutal de l'espèce par une explosion nucléaire.

Le gouvernement américain - suivi sans aucun doute par tous les gouvernements du monde - va profiter du climat de guerre pour brider les libertés civiques, restreindre la liberté d'expression, procéder à des licenciements massifs, harceler des minorités ethniques et religieuses, réduire les dépenses publiques et détourner d'énormes sommes d'argent vers l'industrie de l'armement. Dans quel but ? Le président Bush ne saurait "débarrasser le monde des agents du mal", pas plus qu'il ne saurait le peupler de saints. Il est absurde que le gouvernement américain caresse le projet d'éliminer le terrorisme par une escalade de violence et d'oppression. Le terrorisme est le symptôme, non la maladie. Il voyage sans passeport. Il est transnational, mondial, au même titre que des entreprises comme Coca-Cola, Pepsi ou Nike. Dès les premières difficultés, il peut lever le camp et déménager ses "usines" dans un pays qui lui offrira plus d'avantages. Exactement comme les multinationales.

En tant que phénomène, le terrorisme peut ne jamais disparaître. Mais pour le maîtriser il faut déjà que l'Amérique commence par reconnaître qu'elle partage la planète avec d'autres nations, d'autres êtres humains qui, même s'ils ne passent pas à la télévision, ont eux aussi leurs amours, leurs chagrins, leurs histoires, leurs chants, leurs douleurs - grands dieux ! -, leurs droits. Mais on en est loin.

Les attentats du 11 septembre portent la marque d'un monde complètement détraqué. Ben Laden en a peut-être rédigé le message (qui sait ?), ses coursiers l'ont peut-être livré, mais il aurait tout aussi bien pu être signé par les fantômes des victimes des anciennes guerres américaines. Par les millions de morts en Corée, au Vietnam et au Cambodge, les 17 500 morts lorsque Israël, en 1982, a envahi le Liban avec l'appui des Etats-Unis, les dizaines de milliers d'Irakiens morts pendant l'opération "Tempête du désert", les milliers de Palestiniens tués en luttant contre l'occupation de la Cisjordanie par Israël. Et par les millions de morts en Yougoslavie, en Somalie, en Haïti, au Chili, au Nicaragua, au Salvador, dans la République dominicaine, au Panama - autant de pays dirigés par des terroristes, des dictateurs, des auteurs de génocides que le gouvernement américain soutenait, formait, finançait et armait. La liste est loin d'être exhaustive.

Pour une nation si impliquée dans la guerre et le conflit, les Américains ont eu une chance extraordinaire. Les événements du 11 septembre ne constituent que la deuxième attaque sur leur sol en plus de cent ans. La première, c'était à Pearl Harbour. Les représailles qui se sont ensuivies ont emprunté maints détours, mais elles se sont terminées par Hiroshima et Nagasaki. Aujourd'hui, le monde attend les horreurs à venir en retenant son souffle.

Dans un article intitulé " a nécessité de la dissidence" ( The Guardian du 18 septembre), George Monbiot écrivait que, si Oussama Ben Laden n'existait pas, il faudrait que l'Amérique l'invente. Mais en un sens l'Amérique l'a bel et bien inventé. Il faisait partie du djihad en Afghanistan en 1979, lorsque la CIA y a lancé ses opérations. Ben Laden possède le privilège d'avoir été créé par la CIA et d'être recherché par le FBI. En une quinzaine de jours, il est passé du statut de suspect à celui de suspect numéro un, puis, malgré l'absence de preuves véritables, il a gravi tous les échelons et s'est hissé au rang suprême de celui qu'on réclame "mort ou vif".

Les talibans ont fait preuve d'une pertinence qui leur ressemble peu lorsque les Etats-Unis ont exigé l'extradition de Ben Laden : "Donnez-nous les preuves, ont-ils répondu, et nous vous le livrerons." Bush a répliqué que ses exigences n'étaient "pas sujettes à négociation". Est-ce que l'Inde pourrait en profiter, accessoirement, pour exiger l'extradition de l'Américain Warren Anderson ? En tant que PDG d'Union Carbide, il est responsable de la fuite de gaz qui s'est produite à Bhopal en 1984, causant la mort de 16 000 personnes. Nous avons rassemblé les preuves nécessaires. Elles sont toutes versées au dossier. Vous pourriez nous le livrer, s'il vous plaît ? Merci.

Mais qui est vraiment Oussama Ben Laden ? Ou pour le dire autrement : qu'est-ce qu'Oussama Ben Laden ? C'est le secret de famille de l'Amérique. Le double noir de son président. Le jumeau sauvage de tout ce qui se targue de beauté et de civilisation. Le rejeton d'un monde ravagé par la politique étrangère de l'Amérique : par sa diplomatie de la canonnière, son arsenal nucléaire, sa volonté, comme il est dit vulgairement, de s'arroger une "domination sans partage", par son effroyable mépris de vies qui ne sont pas américaines, par ses interventions militaires barbares, son soutien à des régimes despotiques et dictatoriaux, son programme économique impitoyable, prompt à ne faire qu'une bouchée de pays pauvres comme s'il s'agissait d'une nuée de sauterelles. Sans parler de ses multinationales en maraude qui gouvernent l'air que nous respirons, le sol que nous foulons, l'eau que nous buvons, les pensées que nous avons.

Maintenant que le secret de famille est divulgué, les jumeaux se fondent l'un dans l'autre et deviennent peu à peu interchangeables. Leurs canons, leurs bombes, leur argent et leurs drogues tournent en boucle depuis un moment. Les missiles Stinger qui attendent les hélicoptères américains ont été fournis par la CIA ; l'héroïne consommée par les toxicomanes américains vient d'Afghanistan ; l'administration Bush a récemment fait don de 43 millions de dollars pour financer une "lutte antidrogue"...

Bush et Ben Laden ont désormais recours à la même terminologie. Chacun représente "la tête du serpent" aux yeux de l'autre. Aucun ne se prive d'invoquer Dieu et d'employer un vague lexique millénariste où ont cours les notions de bien et de mal. Ils sont tous les deux impliqués dans des crimes politiques sans ambiguïté, tous les deux armés jusqu'aux dents - l'un avec l'arsenal nucléaire des puissants qui ne redoutent pas l'obscénité, l'autre avec le rayonnement destructeur des cas les plus désespérés. La boule de feu et le pic à glace. La matraque et la hache. Ce qu'il faut garder présent à l'esprit, c'est qu'aucun terme de l'alternative ne représente une solution acceptable pour remplacer l'autre.

Tribune publiée dans Le Monde du 15 octobre 2001
Traduit de l'anglais par Frédéric Maurin. © Arundhati Roy 2001

Athlétisme : la couleur de peau ne fait pas le sprinteur


Christophe Lemaitre est en train de battre en brèche les clichés sur la supposée supériorité des sprinteurs noirs sur les sprinteurs blancs.
LEMONDE.FR | 02.09.11 | 18h04  •  Mis à jour le 02.09.11 | 18h21

Christophe Lemaitre est en train de battre en brèche les clichés sur la supposée supériorité des sprinteurs noirs sur les sprinteurs blancs.AFP/OLIVIER MORIN
A l'occasion des Championnats du monde d'athlétisme (du 27 août au 4 septembre), Pierre-Jean Vazel, entraîneur de Christine Arron (lire son portrait), nous livre son analyse sur la compétition et ses à-côtés.
Un Blanc dans une finale de 100 m, c'est aussi rare qu'un Noir en finale du saut à la perche, et pourtant tout arrive : les Cubains Lázaro Borges et Yarisley Silva se sont bien hissés parmi les meilleurs perchistes lors des Championnats du monde d'athlétisme à Daegu. Comme Christophe Lemaitre sur 100 m, imité seulement par la Bulgare Ivet Lalova chez les femmes. Et ce n'est pas fini pour le Français. Il vient de doubler la mise en se qualifiant pour la finale du 200 m (samedi, 14 h 20, heure française). Pourquoi cette disparité par disciplines sportives entre couleur de peau et résultats ?
La question a été relancée depuis que Lemaitre est devenu l'an passé le premier athlète blanc, non originaire des Etats-Unis, des Caraïbes ou d'Afrique, à descendre sous les 10 secondes au 100 m. En dépit de tous ses efforts consentis pour obtenir les meilleurs résultats sportifs durant la guerre froide, l'ex-bloc de l'Est a échoué dans cette conquête. Pourtant, plusieurs de leurs ambassadeurs sportifs ne sont pas passés loin. Aux Jeux de 1972, le soviétique Valériy Borzov coupe à quelques mètres de la ligne lors de son quart de finale couru en 10 s 07. Encore plus proche, le Polonais Marian Woronin, dont les 9 s 991 sont arrondis au centième supérieur (10 s 00) ainsi que s'applique le règlement du chronométrage. Détenteur du record du monde juniors du 60 m en salle avec 6 s 53 en 1988, l'Allemand de l'Est Sven Matthes ne concrétisera pas les espoirs placés en lui, en restant bloqué à 10 s 11. Record d'Europe espoirs que lui chipera Lemaitre vingt et un ans plus tard.
Matthes ne lui en tient pas rigueur, bien au contraire : "Ça me fait tellement plaisir qu'un athlète blanc ait finalement franchit la barrière, comme si c'était moi qui l'avait fait", s'extasie le Berlinois, aujourd'hui responsable dans une agence d'assurance. "Il a réussi ce que moi et d'autres n'avons pas pu faire. Pour ma part, je n'ai ni eu le temps ni la motivation pour poursuivre ma carrière." Matthes a vingt ans lorsque chute le mur de Berlin. "Ensuite, je me suis retrouvé le seul ancien Est-Allemand en sprint et la nouvelle fédération m'a laissé tombé, alors j'ai pris ma retraite en 1992." Pour lui, c'est sûr, Lemaitre peut aller encore plus vite : "Il a un tel talent que j'espère qu'il fera moins de 9 s 90. Il ne devra pas progresser qu'en force, mais surtout en coordination." Un conseil que l'on pourrait donner aux athlètes de toutes origines…
QUESTION DE GÉNOTYPE
La question a nourri la polémique depuis que le sport existe. En marge des Jeux olympiques de 1904 à Saint Louis, furent organisés les "Journées anthropologiques", au cours desquelles participèrent Pygmées, Philippins, Patagoniens et diverses tribus amérindiennes, sans préparation, à des courses et des concours pour en comparer les résultats avec ceux des sportifs blancs. Inutile de s'étendre sur les conclusions de cette étude scientifique. Au cours du XXe siècle, l'approche épistémologique des sciences du sport évolue parallèlement avec les nouvelles technologies. Des statistiques ethniques et des mesures anthropométriques sont pratiquées lors des Jeux olympiques de 1960, 1968 et 1976. Aujourd'hui, les recherches en génétique tentent, sans succès probant pour l'instant, de déterminer quel génotype correspond à tel type d'effort sportif.
Au moment de l'affaire des supposés quotas ethniques dans le football français et des déclarations opposant les joueurs "physiques" aux joueurs "techniques", j'avais compilé quelques statistiques pour tordre le coup aux préjugés. La morphologie d'abord. Dans ma base de données de plus de trois cents athlètes ayant couru sous les 10 s 30, la taille et la masse moyennes des sprinteurs noirs (1 m 801 pour 76 kg) est quasiment identique à celle des sprinters blancs (1 m 803 pour 75,2 kg), ainsi que leur indice de masse corporelle (23,4 et 22,2 respectivement). La force physique ? En comparant les records en musculation et les tests de sauts de deux groupes de trente-trois sprinters chacun (record personnel moyen : 10 s 14), on retrouve les mêmes résultats, sauf pour le développé-couché où les Noirs soulèvent 17 kg de plus en moyenne. Concernant les données techniques de la course elle-même, les temps de réaction enregistrés aux Championnats du monde depuis 1997 sont identiques (0,152 s). La longueur de foulée est deux centimètres plus courte seulement pour les Blancs, compensée par une fréquence à peine plus élevée (4,57 foulées par seconde contre 4,52).

MÉTHODES D'ENTRAÎNEMENT
Pour Ivet Lalova, la sprinteuse "caucasienne" la plus rapide de l'histoire (10 s 77, à égalité avec Privalova), ces très légères différences sont dues aux méthodes d'entraînement. "C'est de là que vient la domination des Américains et des Jamaïquains", estime-t-elle. Pas vraiment passionnée par le sujet, elle me donne toutefois des éléments très éclairants : "Mais leur façon de se préparer ne convient peut-être pas aux Européens à cause du climat, du mode de vie et de théories d'entraînement distinctes." En effet, les pays anglophones, où l'on retrouve le plus de sprinteurs noirs, ont basé leurs méthodes sur le "tempo endurance", c'est-à-dire la répétition de courses longues, et reçu l'influence du football américain depuis les années soixante. Ce qui explique le développement musculaire du haut du corps et les meilleurs records au développé-couché. Tandis que les pays de l'Est se sont orientés vers la spécificité, en choisissant des exercices imitant le geste de compétition. Ainsi, les Cubains (sous influence soviétique), bien que quatre fois plus peuplés que les Jamaïquains, ont produit quatre fois moins de sprinters sous les 10 s 20.
"Il y a une autre grande différence, c'est la technique de course", poursuit Lalova, qui possède une grande expérience de l'entraînement à l'étranger et qui s'entraîne désormais en Italie. "Les Américains et les Jamaïquains la travaillent énormément et ils arrivent à développer un très beau geste. En Europe, et surtout à l'Est, personne ne travaille cet aspect." Ceci va effectivement à l'encontre des idées reçues. "La raison pour laquelle il y avait davantage de sprinteurs blanc venant de RDA ou d'URSS est que tout le bloc de l'Est avait un système sportif très élaboré. Tout cela a disparu." Les changements géopolitiques au tournant des années quatre-vingt-dix ont changé la donne. "Mon pays était dans le haut du classement, et maintenant on est vers le bas. A Daegu, nous n'avons même plus les moyens d'amener un kiné dans notre équipe. Ceci, ajouté à des dizaines d'autres détails, creuse un fossé énorme."

LA FORCE DE L'EXEMPLE
Frankie Fredericks, quadruple médaillé olympique, m'explique en marge de la présentation des légendes de l'IAAF qu'il n'est pas emballé par la question, mais son parcours personnel lui fait croire que les réponses ne se trouvent vraiment pas dans la pigmentation de l'épiderme. "Je viens de la Namibie, un petit pays où les sprinteurs blancs gagnaient tout le temps", me raconte-t-il. Durant la période de l'occupation sud-africaine, la Namibie a bien sûr connu les lois de l'apartheid. Sa carrière a éclos après l'abolition des lois ségrégationnistes, mais les préjugés se sont lentement dissipés. "Je ne me préoccupais de rien d'autre que de courir, j'ai progressé, remporté des titres et plus de Noirs m'ont suivi par la suite. Alors les choses peuvent changer. Tout se passe dans la tête des gens. Maintenant que Christophe [Lemaitre] court le 100 m en moins de 10 secondes – et très bientôt le 200 m en moins de 20 secondes évidemment – d'autres jeunes vont se mettre à pratiquer le sprint, parce qu'ils vont croire qu'eux aussi peuvent courir vite. Ils ont vu la finale du 100 m et ça va les faire réfléchir. C'est comme ça que les choses évoluent."

Lemaitre a réalisé le meilleur temps des demi-finales du 200 m avec 20 s 17. Surtout, il a effectué le meilleur virage de sa carrière (chronométré en 10 s 42 avec une camera à grande vitesse), ce qui montre ses progrès. Bien qu'Usain Bolt et Walter Dix semblent au-dessus du lot, le Français peut inquiéter le Jamaïquain et l'Américain dès demain. Lalova l'espère : "Je n'ai pas de mots pour dire combien je le trouve talentueux quand je le vois courir. Il représente l'Europe dans l'épreuve reine et ce qu'il a déjà accompli restera pour toujours dans l'histoire du sport. J'espère qu'il fera une médaille car il le mérite bien !" Fredericks y croit : "Il a très bien couru aujourd'hui et a de grandes chances pour être sur le podium. Je ne suis pas certain que sa meilleure distance soit le 200 m. S'il se convainc qu'il peut devenir un grand partant et qu'il arrête de se reposer sur son finish, il remportera un titre majeur sur 100 m. Comme Bolt lorsqu'il a fait oublier ceux qui disaient que sa grande taille était un désavantage."
Pierre-Jean Vazel (à Daegu)

Ce que le 11-Septembre a changé

LEMONDE | 10.09.11 | 14h44  •  Mis à jour le 10.09.11 | 14h44

Peut-on s'imaginer un monde sans 11-Septembre ? Des vies humaines dont les parcours n'auraient pas été brutalement interrompus ou endeuillés. Bien sûr. Mais au-delà : pas de guerre en Afghanistan, assurément, dans la mesure où les Etats-Unis avaient depuis longtemps mis une croix sur ce pays après avoir tant misé dessus, aux heures de la guerre froide.
Probablement pas d'invasion de l'Irak non plus, ni de renversement du régime - sauf éventuellement en tant que possible future victime du "printemps arabe". Avec le régime des talibans et celui de Saddam Hussein à ses frontières, on peut penser que l'Iran n'aurait pu aisément se dégager de l'étreinte et n'aurait guère eu la capacité d'étendre son influence jusqu'au coeur du monde arabe - comme ce fut le cas.
S'en est suivie cette polarisation intense du monde arabe et persan, entre un axe prétendument modéré (pro-américain) et un axe dit radical, dont les champs de bataille, par vagues successives, ont inclus le Liban, la Palestine et l'Irak. Le passage de témoin entre réalistes - comme le secrétaire d'Etat Colin Powell - et néoconservateurs - comme le vice-président Dick Cheney -, le surinvestissement des Etats-Unis dans la région, son essoufflement militaire et diplomatique, sa perte de légitimité, donc d'autorité et d'influence : tout cela peut également être rattaché aux décisions qui suivirent l'attaque contre les deux tours jumelles de Manhattan et à ce mélange volcanique d'émotions auquel elle donna libre cours : de vulnérabilité, d'autosuffisance et d'hubris, le tout saupoudré d'une étonnante ignorance du monde.
Sans Al-Qaida, pas de viol américain systématique du droit international ou des libertés civiles non plus, très certainement. L'écrivain Régis Debray a évoqué un jour ce sentiment d'autoabsolution que peuvent éprouver ceux à qui malheur est arrivé. On relativise alors le mal qu'on inflige à autrui (par la torture, par Guantanamo, par Abou Ghraib) en le mesurant à l'aune à la fois de celui dont on a soi-même souffert et de celui que l'on cherche à prévenir.
Pas de second mandat pour le président George W. Bush, peut être, tant il est vrai qu'un chef de guerre - bon ou mauvais - reste chef de guerre et que l'électorat rechigne à le désavouer de peur de donner raison à ses ennemis. Difficile d'imaginer, en l'absence de la guerre déclarée au terrorisme, un président dont les liens familiaux lui ont valu d'échapper au service militaire au Vietnam qui présente son rival, démocrate (John Kerry) et héros décoré de ce même conflit, comme un fluet naïf.
Mais aussi, sans doute, pas d'élection de Barack Obama. Le jeune homme de Chicago fit irruption sur la scène politique nationale avec un discours dénonçant - courageusement et avec clairvoyance - la guerre en Irak et l'utilisation abusive du spectre d'Al-Qaida afin de la justifier. C'est également en réaction à cette guerre (à laquelle Hillary Clinton, alors membre du Sénat, avait donné son aval) et à la diplomatie arrogante que ce conflit incarnait que Barack Obama s'est positionné lors des primaires démocrates et qu'il a pu en partie se distinguer avantageusement de l'épouse de l'ancien président.
Non qu'une élection ait supprimé l'héritage du 11-Septembre. L'actuel locataire de la Maison Blanche n'a pu à ce jour mettre fin à la présence américaine en Afghanistan ni en Irak ; Guantanamo reste en service ; et les drones ne cessent de tuer les militants djihadistes en Afghanistan, au Pakistan ou au Yémen - et, au passage, nombre de civils, pertes "collatérales" qui ont pour effet d'effacer le modeste regain de popularité des Etats-Unis dans le monde musulman.
Que le monde eût été différent ne fait donc guère de doute. Mais gardons-nous de surestimer ce qui ressortit des événements historiques et ce qui dépend des hommes. Même avec le 11-Septembre, il n'était pas donné que les Etats-Unis attaquent l'Irak ; un président nommé Al Gore, par exemple, aurait vraisemblablement eu d'autres réflexes.
Il n'était pas dit que la guerre contre le terrorisme fasse office de principe constitutif de la politique étrangère américaine. Il n'était pas écrit qu'un discours moralisateur et manichéen sur "l'axe du Mal" remplace les nuances d'antan ou encore que Washington traite avec légèreté les règles internationales.
Les attentats contre New York et le Pentagone n'ont pas engendré ce qui s'en est suivi ; ils l'ont permis. L'acte en lui-même était important, mais pas autant que l'interprétation qu'on en a tiré ni l'usage que certains en ont fait. L'après-11-Septembre est le reflet de la rencontre entre un attentat sanglant et un groupe d'idéologues qui a su s'en emparer et s'en servir. La preuve principale en est l'empressement avec lequel les conseillers du président Bush se sont résolus à faire la guerre à Saddam Hussein, avidité qui suggère un dessein concerté qui n'attendait qu'un prétexte.
Le 11-Septembre a-t-il fondamentalement modifié le cours du monde pour autant ? Il est permis d'en douter. Avec ou sans Al-Qaida, avec ou sans les néoconservateurs, l'histoire aurait été fidèle à ses tendances lourdes : montée en puissance de la Chine et d'autres puissances émergentes ; épuisement économique du modèle américain ; attraction de l'islamisme politique en tant qu'alternative possible dans le monde arabe ; et, au Proche-Orient, mort du processus de paix, même si l'on ne cesse de le faire renaître à toute force de ses cendres.
De même, difficile de tracer la ligne qui mènerait logiquement du 11 septembre 2001, date de l'effondrement des deux tours, au 11 février 2011, jour de celui de Hosni Moubarak en Egypte. Le "printemps arabe" - événement régional le plus marquant de ces dernières décennies - offre, en ce sens, le plus fort démenti à ceux qui ont organisé les attentats et ceux qui y ont cru y répondre.
Al-Qaida rêvait de réinventer un monde arabe aux accents ancestraux et pour cela provoquer un clash de civilisations. L'administration Bush espérait façonner la région à son image et, à cette fin, faire la démonstration de la puissance américaine. Il est bien trop tôt pour juger de l'issue du "printemps arabe" qui, déjà, n'est qu'un piètre reflet de l'enthousiasme de ses débuts.
Mais une chose est sûre : une révolte pacifique et populaire qui renverse un régime égyptien impeccablement pro-américain (et qui désormais menace un régime indubitablement pro-iranien) ne faisait partie des calculs ni des djihadistes ni des néoconservateurs, et ni les uns ni les autres ne peuvent décemment en réclamer la paternité.
La mort d'Oussama Ben Laden ne signifie pas la fin du djihadisme ; il y a longtemps qu'il a appris à faire sans lui. L'élection de Barack Obama ne signifie pas le décès du néoconservatisme, dont le legs - les lourds déficits budgétaires tout comme l'emprise politique et psychologique de la lutte contre le terrorisme - pèse toujours. Mais dans le vaste horizon de l'histoire, le 11-Septembre ne jouira probablement pas d'une place plus influente qu'une note - ensanglantée et tragique, certes, mais néanmoins reléguée là où elle se doit. En bas de page. p


Ancien conseiller du président Clinton
pour les affaires israélo-arabes
Né en 1963, il est titulaire d'un doctorat de philosophie politique d'Oxford. Considéré comme un expert du conflit entre Israël et les Palestiniens. Il dirige le programme Moyen-Orient et Afrique du Nord à l'International Crisis Group. Coauteur notamment avec Barnett Rubin, Henry Laurens et Ghassan Salamé de "Guerres d'aujourd'hui" (Ed. Delavilla, 2008).
Robert Malley